Le Chantier des Amateurs | Le Chantier des Pro | Le Chantier des Ecoles |
Calendrier |
Textes Théoriques | Matériaux |
Biographies | Bibliographie
Le Chantier Brecht 2006 |
subglobal6 link | subglobal6 link | subglobal6 link | subglobal6 link | subglobal6 link | subglobal6 link | subglobal6 link
subglobal7 link | subglobal7 link | subglobal7 link | subglobal7 link | subglobal7 link | subglobal7 link | subglobal7 link
subglobal8 link | subglobal8 link | subglobal8 link | subglobal8 link | subglobal8 link | subglobal8 link | subglobal8 link

Matériaux

Je ne suis pas français

 

TEXTE DISPONIBLE AU FORMAT WORD : CLIQUEZ ICI...

 

PERSONNAGES

LE PAPA-PIED-NOIR / LA MAMAN PIED-NOIR / JEANNOT, leur fils, neuf ans / LE SERGENT-PARA / PREMIER PARA / SECOND PARA / PREMIER ALGÉRIEN / SECOND ALGÉRIEN / UN JOURNALISTE ANGLAIS (libéral) / UN AUTRE / JOURNALISTE ANGLAIS ( moins libéral.)

Alger, Mai 1958. En d ' autres termes, les heures « révolutionnaires ».

 

PREMIER TABLEAU

Une rue d ' Alger. La famille Pied-Noir se pro­mène. Elle se compose de Papa-Pied-Noir, de Maman-Pied-Noir, et de leur fils Jeannot, déguisé en parachutiste, fier de lui. Le 14 ou le 15 mai.

LE PAPA-PIED-NOIR - Jeannot, ta maman te l ' a déjà dit : on ira à la plage demain. Et puis tu devrais être heureux de te promener comme ça ; tout le monde te regarde, tout le monde t ' admire...

JEANNOT - Je voudrais un béret rouge, comme Pierrot !

LE PAPA - Tu voudrais, tu voudrais... Moi aussi, je vou­drais bien des choses

LA MAMAN-PIED-NOIR - Il n ' y en avait plus, de bérets rouges, nulle part.

JEANNOT - Bien sûr ! Vous avez attendu le 13 Mai, alors tous les petits garçons ont voulu avoir des bérets rouges...

LE PAPA (sévère.) - Le béret vert est aussi un béret français, Jeannot.

Passe un Algérien qui vend des cacahuètes. En passant, il frôle involontairement de son panier le coude de Papa-Pied-Noir.

LE PAPA- Dis donc, tu pourrais faire attention, quand tu passes avec ta camelote !

(L ' Algérien ne répond pas.) T ' entends pas, on te parle ! Tu sais pas le fran­çais, peut-être ?

L ' Algérien s ' arrête et ne dit rien. Passe un ser­gent-para accompagné de deux paras. Ils s ' arrêtent à leur tour.

LE PAPA- Si tu ne sais pas le français, moi, je peux te l ' apprendre...

(Il s ' approche.)

LA MAMAN - (riant.) Quand ton papa se met en colère !...

JEANNOT (épaulant son petit fusil et visant le « Musul­man) ».

Et toc

La maman rit, le papa « moleste » le « Musul­man ».

LE SERGENT-PARA- (s ' approchant du papa Pied-Noir.) Laissez ce musulman tranquille, je vous en prie !

LE PAPA- (écumant.) - Quoi ?... Qu ' est-ce que vous ?...

PREMIER PARA - On vous dit de laisser ce musulman tranquille!

LE PAPA- Ce salaud-là a bousculé le petit, et je le laisserais faire?... Alors, on est pour les bicots, à présent ?

LA MAMAN - C ' est vrai, Monsieur l ' Officier, le bicot, il a bous­culé Jeannot ! 

(Le sergent sourit, flatté du titre d ' officier.)

PREMIER PARA - Nous, on a des ordres. Fini, on moleste plus les musulmans. Le 13 Mai, tu comprends ?

SECOND PARA - (riant.) Depuis le 13 Mai, on fraternise !

Entre temps l ' Algérien a disparu.

LE PAPA- (haussant les épaules. ) On fraternise... on fraternise...

LA MAMAN - Laisse, Anatole ! (Au sergent-para, très affable.) Vous voyez, Jeannot, on l ' a habillé comme vous ! (Jeannot salue militairement les paras.)

LE SERGENT-PARA- (attendri.) Oui, oui, t ' es beau, mon petit gars !

(Au papa, fort poliment.)

J ' ai peut-être été un peu brusque avec vous, monsieur, mais les ordres c'est les ordres, chez nous, c'est les ordres ! Et comme avec le Général, on les intègre à présent….

PREMIER PARA - Et qu ' on prépare la petite cérémonie devant le G.G...

LA MAMAN - Ah oui ! C ' est la politique du Général ! En attendant que le Général...

LE SERGENT PARA - Peut-être...

(Souriant.)

Et sans rancune, messieurs-dames

(Il fait un signe à ses hommes, tous s ' en vont.)

LE PAPA - Ceux-là !

LA MAMAN - Quoi, ceux-là ? Ils nous ont protégés, tout de même. Rappelle-toi : avant les barbelés, à la casbah...

LE PAPA - (s ' épongeant le front de son mouchoir.) - Moi, je suis Français, et puis je n ' aime pas qu ' on me regarde comme ce type-là m ' a regardé. J ' y peux rien, j ' aime pas ça.

 

TABLEAU II

La rue Revigo , à Alger. Un car de police, pas loin mais invisible. Les paras cherchent les Algé­riens pour la manifestation du 16 Mai. La fra­ternité franco-musulmane vaut bien quelques efforts.

PREMIER PARA- (au seul Algérien présent sur scène, celui qu ' on a déjà vu au tableau I.)

Qu ' est-ce que tu fais là, toi ? Tu ne sais pas qu ' on va au G.G., peut-être ?

(L ' Algérien hoche négativement la tête.) Eh bien, à présent, tu le sais.

SECOND PARA - Et tu nous suis, dans le camion.

PREMIER PARA - (L ' Algérien ne bouge pas.)

Je t ' ai demandé ta carte d ' identité ! Tu ne sais pas le français, peut-être ?

SECOND PARA - On peut te l'apprendre, si tu veux !

LE SERGENT-PARA - (arrivant, à ses hommes.)

Ça va, vous ! Alors, le 13 Mai, c ' est comme si ça n ' avait pas existé ?

(Les deux paras s ' immobilisent. Le sergent s ' a­dresse maintenant à l ' Algérien.)

N ' aie donc pas peur ! Fini ! Maintenant on est tous Français, tous frères. Le Général, tu connais ?

(L ' Algérien ne réagit pas.)

Tu vas monter dans le camion avec nous, et puis devant le G.G. on te la rendra, ta carte ! 

( Il fait à ses hommes un geste signifiant : pre­nez-la lui et emmenez-le. Puis il s ' éloigne.)

L ' Algérien sort sa carte mais ne se décide pas à la donner.

PREMIER PARA - (lui arrachant la carte.) On te le rendra, ton papelard ! (Examinant la carte.) Mohammed ! Encore un !

SECOND PARA - (riant.)

Si on ne te la rendait pas, évidemment, tu serais pas fier !

PREMIER PARA - Et tu te retrouverais à Lodi...

SECOND PARA - Où qu ' on s ' amuse !

PREMIER PARA - Mais comme le sergent te l ' a dit, maintenant on est tous Français. Plus de différence. Algérie Fran­çaise !

SECOND PARA - Seulement quand on est Français, on se grouille ! ( Il le pousse brutalement.)

PREMIER PARA - Et on fait comme tout le monde ! On crie : « Vive le Général de Gaulle ! » Compris ?

SECOND PARA - Et vive la France ! 

L ' Algérien ne bouge pas. Longue pause .

PREMIER PARA - Pourquoi que tu nous regardes comme ça ? J ' ai­me pas moi, qu ' on nous regarde comme ça !

Le sergent-para revient et fait un signe à ses hommes : ils s ' attardent trop, ils perdent du temps. Les hommes obéissent à leur chef et embarquent l ' Algérien.

 

TABLEAU III

Un peu plus tard. Une autre rue d ' Alger, non loin du Forum. On entend au loin un cri : « Les paras à Paris ! » mais il est très vite couvert par une Marseillaise.

Un Algérien misérablement vêtu est assis, prostré, sur le trottoir.

Passent deux journalistes, tous les deux visiblement, très visiblement Anglais.

PREMIER JOURNALISTE- Vous pouvez dire ce que vous voulez, Harry, mais il est tout de même étonnant...

SECOND JOURNALISTE - (moqueur.) Dites « miraculeux », pendant que vous y êtes !

PREMIER JOURNALISTE - Qui parle de miracle, sinon les imbéciles ! Mais j ' avoue cependant que j ' ai été étonné, oui, étonné de voir tant de musulmans sur cette petite place.

SECOND JOURNALISTE - Restent à connaître les moyens dont on a usé pour les y conduire, et convenez en tout cas, John, qu ' ils ne manifestaient guère d ' enthousiasme.

PREMIER JOURNALISTE - J ' en conviens. Mais ils étaient là ! Ce qui prouve — quand bien même certaines pressions auraient été exercées - que le seul nom du général de Gaulle, sur ces gens...

SECOND JOURNALISTE - Mais vous disiez vous-même, John, que c ' était le dernier des imbéciles et des fats. Et vous ajoutiez, je m ' en souviens, que toute l ' Angleterre partageait votre opinion.

PREMIER JOURNALISTE - Bien sûr, nous autres Anglais, nous sommes très critiques et très sceptiques ; mais un Algérien, John, ce n ' est pas un Anglais. Et vous reconnaîtrez comme moi que le régime de la France n ' était pas viable, et que les Algériens ont peut-être, étant donné les expériences passées, intérêt à ce qu ' il change.

SECOND JOURNALISTE - John, au lieu de bavarder, ne croyez-vous pas que nous devrions interroger des Algériens.

(Désignant l ' Algérien qui n ' a pas bougé, tou­jours assis sur le trottoir.)

Voulez-vous que nous demandions à cet homme, par exemple ?

PREMIER JOURNALISTE - C ' est là une excellente idée. Simplement je vous laisse faire, Harry, ne parlant pas du tout l ' Arabe et fort, peu le Français, comme vous avez pu à maintes reprises vous en apercevoir.

SECOND JOURNALISTE - (s ' approchant de l ' Algérien.)

Excusez-moi, monsieur, mais nous sommes journalistes... journalistes anglais... et nous voudrions bien savoir ce que vous pensez des événements du 13 Mai.

(L ' Algérien ne répond pas.)

Nous nous excusons mille fois de vous déranger ainsi, mais notre métier de journalistes...

L ' ALGÉRIEN - Je ne suis pas Français.

( Il tourne la tête, bien décidé à ne plus parler.)

PREMIER JOURNALISTE Qu ' est-ce qu ' il dit ?

SECOND JOURNALISTE - Il dit qu ' il n ' est pas Français.

PREMIER JOURNALISTE - Félicitations, Harry ! Vous marquez un point ! Mais vous reconnaîtrez qu ' il n ' est pas objectif de juger sur un seul cas.

Passe l ' Algérien qu ' on a déjà vu aux deux premiers tableaux.

SECOND JOURNALISTE - Je l ' interroge ?

PREMIER JOURNALISTE – Comme vous voudrez, Harry.

SECOND JOURNALISTE - ( s'approchant de l'Algérien) Excusez-moi, monsieur, mais nous sommes jour­nalistes, journalistes de Londres. Un journal libéral... Et nous serions très heureux de savoir ce que vous... pensez personnellement de la... enfin, de ce qu ' il est convenu d ' appeler la fraternisation franco-musulmane.

L ' ALGÉRIEN - Je ne suis pas Français.

SECOND JOURNALISTE - N ' ayez pas peur. Je vous assure que nous...

L ' ALGÉRIEN - (regardant les journalistes droit dans les yeux.)- Je ne suis pas Français.

( Il passe.)

SECOND JOURNALISTE - Il m ' a donné exactement la même réponse : « Je ne suis pas Français. »

PREMIER JOURNALISTE - A votre place, Harry, je n ' interrogerais plus ces musulmans. Vous n ' avez peut-être pas remarqué l ' étrange regard que cet homme nous a jeté, mais moi, qui suis observateur, je l ' ai remarqué... Et certains musulmans -- pas tous, bien sûr, mais tout de même beaucoup d ' entre eux — sont, je crois, capables, quand on les interroge comme vous le faites, de sortir sans plus de façons un couteau... et de s ' en servir, ce qui serait, avouez-le, assez déplorable.

SECOND JOURNALISTE - (souriant.) Un couteau, John ? Pourquoi ? Vous avez peur qu ' il nous prenne pour des Français ?

Juillet 1959.

 

 

Accueil | Contact | Bibliographie | www.aveudetheatre.org