Propos sur le théâtre politique
Par Arthur Adamov. Extraits d'un entretien organisé par Clarté, journal de l'U.E.C.F avec Roger Planchon, René Allio, Bernard Dort, André Gisselbrecht et Arthur Adamov.
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Clarté : Nous entendons par « théâtre politique » un théâtre qui met en scène les rapports sociaux, soit pour les justifier (théâtre réactionnaire), soit pour les critiquer (théâtre progressiste) ; ceci suppose une philosophie, ou conception du monde, plus ou moins clairement formulée. Pour nous donc, est politique et progressiste un théâtre qui met en cause la société même où nous vivons. Arthur Adamov, pensez-vous que Printemps 71 réponde à cette définition d ' un théâtre politique ?
Arthur Adamov : Je propose tout d ' abord une petite rectification : vous parlez de deux formes de théâtre, c ' est-à-dire un premier théâtre qui justifierait l ' ordre social... ce théâtre n ' existe pas... il n ' existe plus, il a existé du temps de Paul Hervieu, c ' est-à-dire au début du xxe siècle, quand on pouvait encore faire valoir les arguments des patrons contre les grévistes : de telles choses sont devenues très naïves avec le néo-capitalisme et avec l ' évolution des esprits. Donc le théâtre réactionnaire n ' est plus un théâtre qui défend les valeurs de la bourgeoisie, mais un théâtre intemporel, justement ce théâtre d ' avant-garde, dit « d ' avant-garde », que je refuse aujourd ' hui : ne pouvant plus défendre leurs valeurs, ils vivent dans l ' éternel.
Pour la seconde question que vous me posez, je crois qu ' avec Printemps 71, je suis arrivé quand même à la chose la plus importante de tout ce que j ' ai écrit, et je ne suis vraiment pas très indulgent pour mes propres pièces ; mais je crois qu ' avec Printemps 71, et ça ne pourra se vérifier qu ' avec la représentation totale de la pièce, il y a cette interférence, la seule chose qui m ' importe au théâtre, de la vie sociale et de la vie individuelle sans que ni l ' une ni l ' autre ne soit sacrifiée.
Clarté : Pensez-vous que Printemps 71 soit politiquement plus efficace que Paolo Paoli ?
Arthur Adamov : Je crois qu ' elle est plus efficace que Paolo Paoli dans la mesure où elle est plus difficile, où elle m ' a été plus difficile, et dans la mesure où j ' ai essayé de passer d ' un petit secteur réduit à un certain jeu de massacre de la bourgeoisie. J ' ai donné la parole à ceux qui ont eu la parole, ceux qui l ' ont vraiment eue... c ' est une question de parole... Paolo Paoli a été très important pour moi : c ' est la pièce qui m ' a ouvert les choses. Depuis le Ping-pong il y a eu une ouverture vers un nouveau théâtre, qui ne veut absolument rien sacrifier du caractère onirique ni fou, et qui n ' est absolument pas le plat réalisme que je continue à détester comme je le détestais jadis.
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Bernard Dort : Ce qui est important dans le théâtre moderne, c ' est qu ' on nous montre que les choses se transforment, que tout change ; donc il y a un temps, une histoire, donc une politique.
Arthur Adamov : Ce qui m ' intéresse moi personnellement, c ' est que dans un temps, dans un certain temps, disons la Commune ou un autre moment historique, peu importe, dans un temps plus ou moins restreint, plus ou moins large, il se passe certaines prises de conscience, certains reculs, certaines avances par rapport à la conscience, que ce temps paraît tantôt exagérément agrandi, ou absolument rétréci. Imaginez-vous exactement comme dans les personnages de Robbe-Grillet, mais cette fois transportés dans l ' histoire réelle des choses, il y a des choses qui s ' éloignent, qui deviennent petites comme un homme qui s ' éloigne sur une plage et qui devient tout petit, ou comme un homme qui se rapproche et qui devient très grand, et tout cela se passe dans un temps et un espace donnés, et le rapport de la conscience par rapport au temps qui court tantôt en avance, tantôt en recul sur lui, tantôt en connexion, tantôt pas en connexion ; il me semble que c ' est quand même la grande histoire et que parmi tous les arts le théâtre se doit de relater cette histoire-là.
Bernard Dort : Oui, une sorte de dialectique entre l ' individuel et le collectif...
Arthur Adamov : On y revient, forcément.
Roger Planchon : (...) Pour moi, je crois qu ' il n ' y a pas de raison de sacrifier Boulevard Durand à Galileo.
Arthur Adamov : Je m ' excuse. pour faire un parallèle avec une question politique, je vous dirai : certes, il est très intéressant de dénoncer les tortures, mais il est beaucoup plus intéressant et fructueux de dire qu ' il n ' y a pas de guerre coloniale sans tortures...
Bernard Dort : ...ou de montrer aussi comment on devient tortionnaire...
Arthur Adamov : Oui, mais on n ' est pas au centre du débat, ce n ' est qu ' une conséquence. Comment on le devient dans des circonstances précises, dans un temps donné, circonscrit, et quels sont tous les facteurs, aussi bien…
