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Le Chantier Brecht 2006 |
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Textes Théoriques

Parler un monde encore possible...

 

 

...un texte de J-M Nest

 

 

L'identité de l'homme est actuellement plus que jamais en question. Cette inquiétude (le mot est faible) est due à une déstabilisation tous azimuts. […] Mais la plus grave déstabilisation est d'ordre moral : l'homme en vient à douter de son aptitude à assumer son destin. Devant ce qu'il a fait de lui-même et de son environnement, peut-il encore avoir confiance en ses propres facultés de discernement et de responsabilité ?

Nous sortons d'un siècle de guerre et d'extermination où tous les principes d'humanité ont été foulés aux pieds et nous entrons dans une ère de « mondialisation » qui accélère la diffusion des techniques, des échanges des biens et des informations mais qui accroît dramatiquement les inégalités, dégageant des violences sans précédents. Les solutions et apaisements qui devraient provenir des foudroyants progrès des sciences ‘surtout en bio-ingénierie, en sciences cognitives et en informatique) font défaut ou révèlent leurs insuffisance : ces progrès ouvrent de telles possibilité de manipulation à la fois en-deçà de notre conscience (biologiquement) et au-delà (mentalement) qu'ils semblent mettre à leur en péril l'humanité de l'homme. C'est ce que Dominique Janicaud écrit dans l'avant propos d'un tout petit ouvrage, parut récemment, l'homme va-t-il dépasser l'humain ? Mais la découverte de cette perte de confiance de l'homme en ses capacités nous est, presque, devenue immémoriale.

C'est la question « climatique » qui occupe les hommes depuis qu'ils se sont ouverts à l'humanité, au moins depuis qu'une « peste » s'est abattue sur Thèbes et que, dans la tragédie de Sophocle, Œdipe se propose, publiquement, dans l'environnement de la Grèce démocratique, de découvrir la cause de cette pollution  : moi-même pour moi je chasserais la mienne pollution (vers 138 d'Œdipe le tyran ; dans la traduction de Jean Bollack).

Il est encore trop tôt de faire intervenir Antigone. Il nous faudra attendre 20 siècles et l'épuisement d'un premier moment du totalitarisme, de cette « espèce » de régime politique qu'elle aura été la première séparer des formes traditionnelles de la tyrannie ou du despotisme, pour qu'elle puisse enfin quitter la scène de l'imaginaire mythique et tenter de rejoindre l'agora pour parler parmi les hommes et les femmes. Il nous faudra attendre Hannah Arendt.

Pendant ce temps, Œdipe, est tellement fasciné par la puissance de son égo calculateur, qu'il en est devenu moderne, et qu'il en oublie de penser et met en mouvement un processus dévastateur qui est un mouvement de destruction des hommes, qui fait que les hommes ne sont plus reconnus comme humains, mais considérés comme du matériau pour alimenter la nécessaire poursuite du processus, de labeur ou de consommation, tout simplement.

Comment revivre, maintenant, ensemble, humainement ? A quelles conditions ? C'est la question politique qui s'impose à Hannah Arendt dès 1945. Il s'est passé quelque chose qui n'aurait pas dû se passer. Qu'est-ce qui a fait que cela a pu se passer ? Est-ce que nous pouvons revivre après ce qui s'est passé ? En novembre 1953, dans son Denktagebuch , son Journal de penser , elle constate: Tout se passe comme si, depuis Platon, les hommes ne pouvaient pas prendre au sérieux le fait d'être nés, mais uniquement le fait de mourir . Et, dans le dernier paragraphe de l'article Idéologie et terreur , elle propose. Il faut redonner à chaque l'homme, à tous les hommes, leur pouvoir suprême, la possibilité de commencer, de s'insérer dans le monde humain, par sa parole et son action. Mais ce commencement n'est pas un événement d'un processus historique qui advient mécaniquement. Mais demeure aussi cette vérité que chaque fin dans l'histoire contient nécessairement un nouveau commencement : ce commencement est la promesse, le seul « message » que la fin puisse jamais donner. Le commencement, avant de devenir un événement historique, est la suprême capacité de l'homme  ; politiquement, il est identique à la liberté de l'homme. Initium ut esset homo creatus est – « pour qu'il y eût un commencement, l'homme fut créé » a dit Saint Augustin . Ce commencement est garanti par chaque nouvelle naissance ; il est en vérité, chaque homme . L'humanité de l'homme est sans nature, sans origine, sans arrière fond et ans au-delà. Il n'y a pas d'autres possibilités pour que les êtres humains apparaissent les uns aux autres en tant qu'hommes que le monde entre les hommes qui suppose l'espace public où on peut se rencontrer, où on peut se parler, où on peut agir pour donner, toujours encore et toujours à nouveau, un sens à l'humanité. Il n'y a pas d'autre commencement de l'humanité de l'homme, d'autre monde possible.

En 1940 avant d'être interné au camp d'Argelès, en 1941, pour propos hostiles au gouvernement de Vichy, Arthur Adamov traduit Le livre de la pauvreté et de la mort qu'il fait précéder d'un étrange avertissement dans lequel il nous rappelle que, le processus infini du luxe qui entraine l'amour propre est un germe destructeur d'un possible monde entre les hommes qui a précédé et qui peut subsister à l'effondrement du totalitarisme. J'ai le droit de dire de tous mes contemporains qu'ils ne sont que gonflés de leur propre vide, pourris d'amour-propre jusqu'à la putréfaction. Chacun se croit une entité centrale, autonome, capable d'attirer tous les bienfaits vers elle. Parce qu'en nos temps d'horreur, l'homme a dénoué les liens qui le reliaient au monde, qui lui donnaient la preuve de sa propre inexistence en lui prouvant qu'il appartenait au tout du monde, maintenant qu'il a tout perdu, solitaire comme un fou, il voudrait que le monde lui appartienne. […] Cet être qui a perdu le sens de la vie, vidé de tout, inapte à être possédé, voudrait à son tour posséder le monde. […] L'homme est désaxé. Il a perdu son centre. Il ne sait plus que ce qu'il chérit et caresse de tout son amour-propre, celui qui dit : je, en lui, est au plus loin de l'être véritable qu'il pourrait devenir. Son amour propre est l'ennemi de tout ce qui lui est essentiellement propre.

Pour Hannah Arendt, la destruction de « l'entre les hommes », c'est-à-dire la destruction de la possibilité d'un monde entre les hommes.

A partir d'ici, on est dans le pas vrai et dans le pas faux.

Je rapproche, ici, deux vies qui ne se sont jamais croisées et qui auraient, difficilement, pu se croiser, la vie de deux contemporains exilés même si ce n'est pas dans les mêmes conditions ou la même situation personnelle ou politique, mais une femme, Hannah Arendt et un homme, Arthur Adamov qui ne veulent pas juste déplorer, constater le manque d'humanité de l'homme et de la femme. Une femme et un homme qui ne veulent pas vivre dans un « parc humain » sans monde. Pour Hannah Arendt comme pour Arthur Adamov, un monde nous est encore possible. Pour Hannah Arendt comme pour Arthur Adamov :

[…] le théâtre est l'art politique par excellence ; nulle part ailleurs la sphère politique de la vie humaine n'est transposée en art. De même c'est le seul art qui ait pour unique sujet l'homme dans sa relation avec autrui.

(Hannah Arendt : La condition de l'home moderne)

Aujourd'hui, le culte de l'efficience et de l'argent trône indéniablement avec le prestige de l'ancienne ‘‘pensée méditante'' ; le principe de jetabilité s'est substitué à celui de la durabilité ; l'attitude hyperconsumériste ou hypertouristique gagne des domaines autrefois enveloppés de vénération. L'esprit de consommation a réussi à s'infiltrer jusque dans le rapport à la famille et à la religion, à la politique et au syndicalisme, à la culture et au temps disponible. Est-ce, pour autant, que cela voudrait dire que nous sommes sortis de la dévastation totalitaire, le désert mortifère, où l'humainement impensable fut possible et que, dorénavant et désormais, sur cette terre dévastée, va régner la bienheureuse conjonction du soleil et de la lune, de la carpe et du lapin, d'un marché mondial sans restriction et d'une démocratie sans rivage ? Ou bien, ce capitalisme, dans sa phase terminale, n'est-il qu'un gigantesque dispositif, processus, pour contrôler, neutraliser, stériliser, le langage : pour empêcher toute nouvelle naissance d'une possible nouvelle expérience de la parole : pour entièrement privatiser l'homme, c'est-à-dire de le priver de sa possibilité d'agir pour faire un monde. Le spectre de la menace totalitaire rôde toujours. Il survit dans les nouveaux fondamentalismes ethnico-religieux, la montée d'un nouveau populisme de droite, et la numérisation de nos vies. La fin de la sphère privée pointe, à nouveau, à l'horizon.

Comment revivre, maintenant, ensemble ? Cette question s'imposait en 1945 et, jusqu'à un certain point elle peut encore s'imposer aujourd'hui.

Septembre 2006

Jean-Michel NEST , dramaturge 

 

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