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Textes Théoriques

A propos d'Adamov

 

 

André Steiger témoigne...

 

 

« Ma première rencontre de travail avec Adamov eut pour objet le montage que j'entreprenais alors de La Cruche Cas ­ sée de Kleist. Avec l'équipe qui ani­mait alors La Comédie du Centre-Ouest — nous étions à Bellac — nous avions décidé de programmer un spectacle sur le thème : l'idée de justice dans le théâ­tre allemand classique et contemporain. J'avais donc proposé : en première par­tie, la version écourtée qu'Adamov avait tirée de la pièce de Kleist, et qui venait de paraître dans la revue Théâtre Populaire , et en seconde partie : L'Ex­ception et la Règle de Brecht .

Avec Adamov, le travail consistait en une sorte de « dramaturgie » sauvage : il me communiquait ses impressions, ses démarches d'adaptateur, et nous enga­gions, à bâtons rompus, de grandes dis­cussions qui, bien vite, débordaient l'oeu­vre de Kleist, et le théâtre lui-même.

Ce spectacle reçut un accueil excep­tionnel de notre public, mais il fut égale­ment la raison de l'élimination de notre troupe, par le fait des pouvoirs publics. Nous touchions en effet une subvention de l'État et des divers pouvoirs locaux, en raison de notre activité artistique intense. En fait, nous jetions par là les bases d'une nouvelle carte de la décen­tralisation : ce qui fut, par la suite, appelé « troupe permanente ». Le pré­texte choisi pour nous évincer fut fourni par le maire de Bellac : la pièce de Brecht était une propagande non-dégui­sée pour le Parti Communiste, (nous étions en période électorale), et c'est justement, après les élections du 2 jan­vier 1956, un gouvernement dit « d'union républicaine », qui nous exécuta.

A mon retour à Paris, je fréquentais très assidûment Adamov, au Old Navy en particulier, et à Saint-Germain-des-Prés en général. Très souvent, à cette époque, nous faisions de véritables mara­thons de billard électrique... Mais égale­ment, par le jeu des conversations, des « confessions », je pénétrais plus pro­fondément dans l'univers des pièces d'Adamov. Et surtout, je suivais pres­qu'au jour le jour l'élaboration des œu­vres nouvelles.

J'avais monté en 1957, au Concours des Jeunes Compagnies , Le Précep­teur de Lenz-Brecht, puis en 1958, au Théâtre de Lutèce, Tambours dans la Nuit de Brecht. Adamov suivait ces spectacles, les commentait... Avec Jackie Adamov, nous nous voyions tout le temps, et avec Regnaut et Demoy... Et puis, il y avait déjà ce qui ne portait que honteusement le nom de guerre d'Algé­rie, puis il y avait le passage d'une Qua­trième à une Cinquième...

C'est à cette époque que nous avons envisagé de monter, au Vieux-Colombier, un spectacle Adamov (Bernard Jenny nous l'avait proposé). En première parti, nous avions prévu Taranne, et pour la seconde partie de la soirée, Ada­mov proposait d'écrire une pièce « dans l'esprit de Taranne... mais un Taranne qui serait politique... Steiger... » : « La Politique des Restes ». Adamov, en une quinzaine de jours, écrivit un texte remarquable. Malheureusement, le pro­jet Vieux-Colombier échoua...

Par la suite, Adamov retravailla ce premier texte, il réunit une documen­tation très importante sur l'apartheid... Bref, à mon sens, il alourdit une ceuvre qui, je crois, avait une portée plus inci­sive dans sa première version (mais je peux carrément me tromper).

Enfin, je n'arrivai toujours pas à mon­ter un auteur qui réellement me passion­nait...

Une première occasion me fut offerte : je dus préparer, pour le Parti Commu­niste Français, la partie spectacle de la soirée de célébration du 90e anniver­saire de la Commune de. Paris, à la Salle de la Mutualité. Avec René Allio, et quelques comédiens (dont beaucoup venaient de jouer La Bonne-Ame de Sé-tchouan que nous avions monté au Récamier-TNP avec Maurice Regnaut), nous avons donc présenté ce soir-là, la « première française » des « guignols » du Printemps 71 .

Adamov, à l'origine, quand le projet fut mis sur pied, pensait que nous pour­rions monter la totalité du Printemps 71 . Nous dûmes le convaincre de cette impossibilité (pour des raisons financières, techniques, et de temps...), et nous nous mimes d'accord sur l'idée sui­vante : il y aurait la totalité des « gui­gnols », plus des textes de liaison réé­crits par Adamov, à partir des scènes « réalistes » ou des « transitions » de l'oeuvre originale.

C'est à cette occasion que j'ai une anecdote intéressante sur le Prin­temps . Dans les premiers temps où Ern pensait à cette pièce, elle se révé­lait de dimensions modestes (un acte court. disait-il, avec peu de personna­ges), et reposait, pour l'essentiel, sur les rapports avec Bismarck et Thiers (il rêvait d'un titre : « J'avais un cama­rade... »). Et un jour, au Old Navy, Ada­mov me raconta : e Bismarck reçut Thiers, dans son camp... Thiers se sentit mal, après quelque temps... Bismarck lui offrit son lit de camp, et, ôtant sa pelisse, le recouvrit, et le borda... Alors, Thiers : Ah ! Monsieur de Bismarck... il n'y a que vous et moi qui aimions la France ». Au cours des répétitions, le souvenir me revint de cette anecdote, et je découvris alors qu'au long des trois années de préparation et da recherche pour Le Printemps 71 , Adamov avait tout simplement omis. dans ses « gui­gnols », la « scène » qui avait ( peut-être ?) tout fait démarrer. Rapidement, il l'écrivit, nous la jouâmes, mais elle ne figure toujours pas dans la version publiée.

Devant le succès de cette présentation réduite du Printemps 71, l 'idée fut jetée, immédiatement après, dans les coulisses, par Jacques Duclos (il venait de publier A L'assaut du Ciel ) et par Jeannette Vermersch, de réaliser la totalité du spectacle dans un théâtre de banlieue...

Finalement, ce fut à Saint-Denis...

Ensuite, en 1960 ou 1961, avec les comédiens du Théâtre de Bourgogne, nous avons pu présenter quelques soirs (2 ?), une lecture-spectacle de Tous contre tous . Adamov ne comprenait pas bien pourquoi j'avais choisi cette pièce. Mais il me semblait, dès cette époque, particulièrement injuste avec ce qu'il appelait son « théâtre-première-ma­nière »...

Ensuite, pour l'INSAS de Bruxelles (école d'art dramatique), je montai avec les élèves, et pour leur concours de sor­tie, deux pièces d'Adamov : L'Inva­sion et Les Retrouvailles. « Les Retrou­vailles » particulièrement furent bien accueillies, et Adamov en fut le pre­mier surpris : il ne croyait pas à cette pièce. Mais je m'attachai à lui démon­trer, qu'outre ses grandes qualités dra­matiques : écriture et structure, elle avait une vertu comique insoupçonnée... Et qu'au travers de thèmes singulière­ment actuels, elle devenait une « petite » oeuvre importante. (Pour moi, M. le Modéré me semble beaucoup devoir à nos discussions sur Les Retrouvail­les .) Dans L'Invasion , il y avait une Agnès, qui, quelque temps plus tard, jouera pour moi Annette du Ping­Pong (« Mon Annette » disait Adamov) lorsque je le montai au Théâtre Popu­laire de Lorraine...

Le Printemps 71 naguère, je le trou­vais un peu lourd, un peu sentimental... Je l'ai relu, il y a quelques jours, je pense qu'un montage où s'inclurait la critique du sentimentalisme de ses personnages (et peut-être celle d'Adamov lui-même sur ce sujet) serait totalement valable.

L'oeuvre est beaucoup plus captivante même que je n'en avais conservé le sou­venir...

Sainte-Europe une de ses meilleu­res pièces, pour moi. Mais, afin de lever l'équivoque « chansonnier » (il me sem­ble que la critique faite à cette pièce par même les meilleurs lecteurs d'Adamov vient de là !), il faut la monter avec une rigueur historique — je veux dire : les Croisades — immense. J'avais proposé, quand je devais monter cette pièce pour Mairal et le Théâtre de Champagne, de changer le nom du personnage princi­pal, afin que le public ne tombe pas trop facilement dans le traquenard de l'ana­logie, et Adamov avait immédiatement accepté cette idée : le personnage. pour lui, devait dorénavant s'appeler Frédé­ric (de Barberousse)... »

André Steiger , le 28-29 décembre 1970.

Témoignage in « ARTHUR ADAMOV » de René Gaudy –Théâtre Ouvert ( Stock)-1971

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