Petite digression autour de la Compagnie Théât'Reis :
Deux digressions tentent ici de vous présenter la Cie Théât'Reis, élaboratoire du Chantier Brecht, ses actions, ses enjeux, ses visées. Laissons la parole à Ahmed Ferhati et Jean-Michel Nest :
"La Cie THEAT'REIS est née en 1999 de Pédagogie et Création, association elle-même créée par la volonté d'un groupe d'artiste professionnels et d'enseignants en 1980.
Ses premiers objectifs sont de favoriser la rencontre entre les métiers d'art et les métiers de l'éducation autour d'une action artistique. Depuis 1986, elle ouvre des chantiers en direction du théâtre amateur dans un esprit d'éducation populaire.
En 1999, la naissance de THEAT'REIS pour la production Théâtrale, permet à l'ensemble des Artistes de porter un double contrat de Création et d'Action Artistique.
La compagnie c'est d'abord ses artistes. Ils sont présents sur scène, mais, dans les coulisses, ils empruntent des chemins qui conduisent là où l'on cherche à introduire l'éducation artistique. Ils savent parler de imagination et étude, parce que c'est l'essentiel de leurs outils de travail. Ces moments où, dans le secret des répétitions, naît et se développe leur curiosité, leur désir d'apprendre. Le spectacle n'est que cet instant de restitution qui offre, en transparence, ce que l'on ne sait pas encore.
Ces artistes, quand ils ne sont pas en scène, ils sont dans une classe, dans un atelier de pratique artistique, dans des chantiers amateurs. Quand le spectacle d'un soir passe, c'est là que l'on peut les trouver, s'adonnant au plaisir de la lecture, repoussant des tables pour écrire des fictions dans l'espace, sans jugement parce qu'il y a tant à apprendre.
Si cette manière de chercher encore notre rapport au savoir, si le théâtre pose encore des questions sur notre propre vision du monde, si l'on peut encore défendre cette autre dimension qui appartenait à l'éducation populaire, là où les métiers étaient d'abord des passions avant d'être des « produits culturels livrés clé en main », ces artistes seront encore là."
Le directeur artistique Ahmed Ferhati.
Les créations de la Cie :

En 1999 : création à la MAC de Bischwiller « Scènes de Reconstitutions » inspirées de Strindberg, Besnehard, Schnitzler – ( 8 représentations en 2000 -2001)
En 2001 : création à la MAC de Bischwiller « Clown à l'école , une fantaisie buissonnière » spectacle de / avec Ahmed Ferhati – dramaturgie : Daniel Boch ( 8 représentations en 2001 – 1 représentation en 2002)
L'aventure, et longue et brève de la compagnie Théât'reis :
La compagnie Théât'reis, jeune compagnie, a une histoire de 20 années d'action artistique menée dans l'esprit de l'éducation populaire, terme considéré aujourd'hui comme archaïque et que ne recouvre pas totalement le terme de démocratisation de la culture. Pour faire court, Théât'reis est une jeune compagnie professionnelle qui met l'action artistique au cœur de son travail artistique. Elle a comme ambition d'inscrire socialement son aventure dans l'art et le souci d'offrir à des « amateurs » la possibilité de mener leurs aventures dans l'art, plus particulièrement dans le théâtre.
La toute jeune existence de la compagnie prolonge et poursuit l'activité de Pédagogie & Création. La base associative est la même. L'histoire de Pédagogie & Création permet de situer celle de la compagnie et de ses projets artistiques.
L'association Pédagogie & Création, s'est constituée à partir d'une action à l'initiative de la Fédération des Œuvres Laïques du Bas-Rhin qui a organisé, en 1976, les « Etats Généraux » du théâtre à l'école, notamment au collège et au lycée. Elle a réuni, au TNS, près de 80 enseignants qui tous pratiquaient « clandestinement », c'est à dire en l'absence de tout texte officiel, le théâtre dans leurs classes et qui se formaient sans moyens de leur ministère. Cette initiative a donné lieu à la publication, d'un livre blanc du théâtre à l'école, édité par le CRDP de Strasbourg. L'association s'est constituée pour « enraciner » le théâtre à l'école par des actions de formation et des ateliers de pratique théâtrale.
Elle a toujours milité pour que l'accès au spectacle ne soit pas le seul moteur de l'accès à l'art, mais que l'action artistique, à savoir l'accès à la pratique, soit au cœur d'une politique de démocratisation de la culture artistique. Elle a participé aux différents groupes de réflexion mis en place par les ministres successifs de l'Education Nationale, et dont les travaux ont abouti à l'ensemble des dispositifs actuels de l'éducation artistique. Elle a également participé aux travaux de l'Anrat dont elle était membre fondatrice et membre du Conseil d'administration. Nous participons au colloque de Beaubourg « les adolescents et leurs lectures » (1980), où nous intervenons sur le thème « la pratique du théâtre comme mise en panne de la spectacularisation ». Nous publions « Les écrits de l'oublieur ou pourquoi du théâtre en ce temps de manque » dans le numéro consacré au théâtre par la revue Pratiques et participons au colloque de Cerisy sur les mêmes thèmes (1979).
Dès sa création, l'association a estimé qu'il était nécessaire de mettre en présence les métiers de l'Art et ceux de l'Education. C'est ainsi qu'elle a conduit des stages inscrits dans le Plan académique de formation et des ateliers de réalisation d'une durée moyenne de 200 heures et pour lesquels le financement des artistes associés était pris en charge par l'Education Nationale. Je citerai pour mémoire, Gaston Jung pour la dramaturgie, Michel Deutsch pour l'écriture, Jean-Pierre Vincent et Ahmed Ferhati pour le jeu. Ces travaux étaient présentées occasionnellement sur « la petite scène » du TNS, mais principalement dans ce qui est devenu aujourd'hui le « Cube Noir » du Creps de Strasbourg. Certains de ces travaux ont fait l'objet d'une petite tournée comme par exemple « Maria Magdalena » de Frantz Xaver Kroetz.
En 1986, l'association fait le constat que les dispositifs progressivement mis en place ont créé un cadre qui permet de goûter à l'aventure artistique. Même si elle continue à s'investir dans la formation et les classes artistiques, comme aujourd'hui encore où, à côté et avec « les acteurs de bonne foi », elle contribue à donner chair aux 7 ateliers et au stage académique du pôle d'excellence théâtre de Strasbourg-Cronenbourg, elle décide d'ouvrir un « chantier amateur », de mettre, selon les mêmes principes, son savoir faire au service du développement du théâtre amateur, lieu qui permet aux élèves-amateurs de poursuivre hors de l'école leur aventure dans l'art. Ces ateliers s'adressent à des individus isolés et à des amateurs issus de troupes constituées, à qui elle offre la possibilité de participer à trois réalisations de « production-formation ». Chaque travail fait l'objet de 5 présentations publiques sans billetterie. Dans ces ateliers, sont abordés plus particulièrement des auteurs contemporains : Daniel Besnehard (Passagères) ; Christian Rullier (Le fils ; Il marche) ; Clément (Henry Beyle est mort), Ignacy Trostaniecki (Pleurage et scintillement). Nous participons , un moment au comité de lecture de Théâtrales. Et créons, avec le concours de l'ACTA et à l'ACTA, un dépôt des manuscrits de Théâtrales. Mais nous n'ignorons pas les auteurs dits classiques comme Marivaux dans « Marivaux Neuhof » ou encore Tchékov dans « La cerisaie, à l'heure du ravissement ».
Par ailleurs, nous accompagnons également des groupes, ou troupes amateurs constitués, tant à leur demande qu'à celle de la Drac Alsace, notamment auprès du « BäseThéater » de Reichstett et le théâtre amateur populaire de Colmar. Ces travaux nous permettent d'aborder le répertoire dialectal avec « Wunderbille » d'Eve Brion et « Ratteballad » de Claus Reinbold. Ces accompagnements nous permettent de renouer avec cette veine du théâtre en Alsace. Nous avons été étroitement associés à la création de « Scheik im zweite Weltkriej », (Daniel Boch, Jean-Michel Nest, pour l'adaptation et Ahmed Ferhati pour la direction d'acteurs(1982). Cette ambitieuse entreprise de cabaret dialectal, qui a participé du renouveau du théâtre alsacien, associait amateurs et professionnels. C'est depuis cette époque que nous tentons, comme nous le disions alors, de fabuler en alsacien. Cette fabulation, nous avons pu la continuer grâce à l'ACTA, qui nous a confié la première année d'un chantier de formation pour les amateurs des troupes dialectales. L'adaptation trilingue de Woyzeck a été accueillie par 10 troupes amateurs de Rothbach près de Wissembourg à Aspach dans le Sundgau, en passant par Biesheim, au bord du Rhin. Toute cette nouvelle approche était accompagnée d'une convention entre la Drac et l'ACTA et s'inscrivait dans la dynamique « d'une maison du théâtre sans les murs » et d'une « école sans école ». Faut-il dire que, parallèlement, nous avons pris le pari des créer des personnages populaires, des « clowns » monologuants, avec Roland Kieffer alias Scholle, Huguette Dreikaus et Jean-Pierre Schlagg et que nous nous sommes également aventurés du coté du spectacle de chansons, avec « ô larmes citoyens » et « Krieg gross malheur » pour l'équipe de la Choucrouterie ? C'est l'ensemble de ces veines que nous entendons réunir avec notre prétention de créer un « Oïdipus uff Kolonos » qui regroupe des chanteurs amateurs pour le chœur, des comédiens amateurs dans les différents rôles et une équipe artistique professionnelle. Mais, c'est là que l'histoire de Pédagogie & Création et celle de Théât'reis se rejoignent et se confondent.
Mais avant de retrouver notre histoire récente, il me reste à mentionner la dernière étape de notre marche dans un chemin que nous découvrons au jour le jour, en inventant dans la marge. En 1993, il nous a paru déterminant, pour donner une assise professionnelle à notre volonté d'enracinement et d'inscription sociale, de nommer un artiste comme directeur artistique, Ahmed Ferhati, artiste associé de longue date et de nous fixer plus durablement sur un site. La ville de Bischwiller est la première à nous offrir cette possibilité. C'est ainsi qu'une action partenariale solidaire, entre la commune, la MAC et nous mêmes, a fait naître 3 ateliers scolaires et une option Lycée dans le cadre d'un contrat de chantier avec le Rectorat. Ce développement prend, aujourd'hui, la forme d'une convention avec l'ensemble de l'espace scolaire. Parallèlement, et afin de répondre à une demande, notamment d'élèves qui ne peuvent plus suivre et poursuivre leur passion dans le cadre scolaire, nous avons ouvert un atelier amateur théâtre et un atelier conte. Cette ouverture faite aux amateurs est aujourd'hui, inscrite dans le contrat de ville. Elle se traduit par un partenariat entre le CASF, la MAC et Théât'reis. Ce partenariat inclut également la formation interne des animateurs du CASF, le principe d'une coresponsabilité dans les ateliers entre un animateur et un artiste, la mise en place d'un abonnement-spectacle avantageux pour tous les membres du CASF et l'étude d'un chantier d'action artistique pour la communauté de communes, en collaboration avec la ville de Bischwiller qui en assure la présidence. Depuis cette année, nous engageons une démarche approchante avec la ville de Bitche.
C'est dans cette histoire et cet environnement que s'inscrit la compagnie depuis 1998. Si les différents volets de l'action artistique sont maintenus, la compagnie s'engage plus fermement dans la création (Homme-Fiction, Scènes de reconstitutions, Clown à l'école), avec des comédiens et d'autres professionnels, plasticiens, musiciens qui tous interviennent dans l'action artistique sur le site de Bischwiller et plus largement dans l'ensemble de nos actions. L'action AMAMUS de juin 2001 associait étroitement amateurs et professionnels. Un atelier pratique, ouvert prioritairement aux amateurs regroupés dans le collectif 3.14, pour découvrir ce parcours obligé de toute création, la Probe , la répétition et dirigé par l'équipe artistique de la compagnie (Ahmed Ferhati, Daniel Boch, Jean Luc Paréna et Catherine Javaloyes) était suivi par deux spectacles, donnés en parallèle : la présentation du travail de l'atelier Grand'Ville et le spectacle de la compagnie «Scène de reconstitution ». La première partie composé de « Paria » de Strindberg et « Charlotte F » de Daniel Besnehard était assurée par l'équipe professionnelle. La deuxième partie du spectacle « Douleur sous clé » de Edouardo de Filippo était interprétée par les amateurs de l'atelier Grand'ville. Depuis octobre 2001, dans le cadre d'une convention triennale, nous assurons un atelier jeu et un atelier « dramaturgie de l'écriture ». Le premier est fréquenté par 40 amateurs et le second par dix amateurs qui fouillent la question des enjeux de l'écriture, à partir de leur propres écrits, mis en regards d'œuvres du répertoire théâtral dit par commodité classiques et moderne, Cette forme d'ateliers affirme notre volonté d'articuler le travail des amateurs et des professionnels qui tous, indépendamment de leur statut, œuvrent dans le champ de l'art. Nous cherchons à brouiller les pistes, casser les frontières entre le monde des professionnels et celui des amateurs. Ces rencontres-confrontations sont l'occasion de mettre en commun des images culturelles, d'imaginer une aventure d'art, d'aller ensemble vers une production, d'abord de sens, par l'étonnement.
J.M.NEST Président et dramaturge de la compagnie Théât'reis.
Strasbourg, le 24 janvier 2002