Pulselude : Agression Digressive
Brecht…
Choisir Brecht d'abord pour sa méthode critique, qui n'a jamais laissé le moindre stéréotype en paix, se jouant des consensus, du conformisme politique, social et moral. Une méthode qui s'axe sur la collision de pensées contradictoires : en évitant les conflits stériles, la collision ou « friction » fait naître une pensée nouvelle, une pensée de la confusion moderne qui peut s'agencer en ordre ; « la confusion est le nom donné à l'ordre quand nous ne le comprenons pas » (Henri Miller). Brecht a interrogé le théâtre, et, à travers cette interrogation, interrogé le monde.
Pour lui, le lien entre le théâtre et le politique était évident, chacune de ses pièces a questionné ce rapport pour tenter de comprendre la place de nos représentations dans le politique : « quel est le rapport entre le destin individuel et le destin politique des communautés humaines ? »
Cette question semble aujourd'hui bien dénuée de toute pertinence. Qui n'a jamais tendu l'oreille pour s'entendre répondre que nous pouvons rien contre le politique, qu'il se développe sans nous, voire contre nous : le destin individuel semble délié de toute communauté humaine, intérêt général ou destin politique. Dans une époque où l'individu seul sur son îlot est la représentation idolâtrée, où la seule valeur stable est la défense de sa propre propriété, à tout prix, même à celui de sa propre vie, rien de très étonnant à cette scission moderne et conformiste entre individu et communauté.
Peut-être n'est-ce qu'une question d'époque ? Entre le « Kampf » sanguinaire d'Hitler et le communisme rouge, Brecht devait-il s'engager ? Peut-être faut-il conclure comme Guy Scarpetta en 1979 que Brecht est devenu un « soldat mort » et son œuvre, une « imposture » ? Peut-être faut-il faire comme tous et adhérer avec une fierté affirmée au désengagement politique frivole, libre et conscient, tout en appliquant à tous les instants ce moralisme inquisiteur post-moderne qui trouve sa consécration outre-atlantique ?
Ces questions de Brecht, qui parcourent son œuvre, ne sont en rien archaïques ou désuètes, elles sont tout simplement éludées, supprimées de la conscience individuelle de chacun. Peut-être faut-il les poser aujourd'hui pour désépaissir cette purée de poids, cette confusion d'un ordre politique et social que nous ne comprenons plus ?
C'est en tout cas l'enjeu principal de ce chantier autour de Bertolt Brecht, qui s'ouvre « sur nos représentations et les illusions accumulées, noyées dans nos quotidiens comme naturellement subis ». C'est une bien périlleuse entreprise que de vouloir escalader ainsi le confort conformisme – pourquoi ne pas se contenter d'un bon texte et de bons acteurs ? –, mais, comme le dirait André Steiger, directeur artistique du chantier : « Le seul art se situe au présent, un art de la signification, un apprentissage à lire le monde ».
S'avouer le théâtre…
« Aveu n. m. Action de reconnaître un fait, bon ou mauvais, que l'on avait le dessein de cacher (sens commun). Reconnaissance par un plaideur de l'exactitude d'un fait allégué contre lui, du droit prétendu par son adversaire (Droit). (Source : Dictionnaire de l’Académie) »
Dégraissons notre digression et revenons à nos moutons : que peut bien avouer le théâtre ? De quel(s) crime(s) pourrait-il être coupable ? Populisme grandiloquent ouvertement spectaculaire, intellectualisme élitiste, comédie fleur bleue, ou tragédie made in Shakespeare, on peut accuser le théâtre de tous ces maux qui ne concernent que le goût de critiques aiguisés, mais de ces fautes le théâtre ne peut être coupable. En effet, d'un Antigone de Sophocle revisité par notre New Age, on entendra indifféremment qu'il respire la modernité anachronique ou qu'il est un violent blasphème textuel.
De quel crime, alors, le théâtre, indépendamment de sa forme, son genre, sa tonalité, sa saveur est-il coupable ? Et si ce n'est pas un crime, quel secret s'escrime-t-il à masquer ? Ne nous faisons pas languir davantage : « L'aveu de théâtre, c'est le théâtre qui s'avoue comme un art de la simulation et de la stimulation » Ou s'avouer l'un à l'autre le théâtre en une célébration des puissances du faux. Ce chantier théâtral veut « interroger le théâtre, s'interroger sur la production de théâtre », comme Brecht qui se demande « Qui est acteur de quelle pièce et sur quelle scène ? ».
La ruche…
Deux autres questions s'offrent à nous : avec qui ce chantier sera-t-il mis en friche ? Et comment ? A la première question, nous pouvons déjà répondre : l'Aveu de théâtre est ouvert à tous, professionnels et amateurs, compagnies et individus. A tous ceux qui souhaiteront murmurer ou clamer leurs aveux complets. Rien n'est donc arrêté à cette heure-ci, même si la première digression a déjà eu lieu le 11 mars 2005 : des brèches sont déjà ouvertes, d'autres sont à ouvrir. Deux « ateliers jeu » regroupant des comédiens amateurs autour d'un couloir thématique arrêté « Brecht, parcours asiatique », sont en travaux avec l'atelier Amamus à Strasbourg et l'atelier initiatives à Bischwiller. Des professionnels de la compagnie Théât'Reis et des Acteurs de Bonne foi ont déjà collaboré pour la première « Digression en jeu » d'André Steiger du 11 mars. La ligne professionnelle/amateur n'est pas esseulée : sept ateliers scolaires sont en cours constituant le parcours éducatif du chantier. Et d'autres projets attendent leur développement, comme la mise en place d'une formation professionnelle (AFDAS) qui s'adresseraient aux différents métiers du théâtre, d'autres digressions sont aussi en cours de planification (pour l'heure, trois sont prévus en octobre 2005, janvier 2006 et mai 2006).
Les bâtisseurs de ce chantier ont chacun une entrée différente, une sensibilité autre : comédiens/troupes amateurs et professionnelles, élèves et enseignants, éducation populaire. Il ne s'agit pas de broder un patchwork théâtral lors des différents colloques, digressions et Mai digressif 2006, mais de travailler ensemble.
Comment ? C'était notre seconde question à laquelle nous pouvons à présent répondre :
Le chantier Brecht s'articule autour d'une structure en alvéole, autonomie de chaque alvéole et contribution à la ruche. Nous sommes loin d'une structure centralisée où « l'esprit » et l'essence du projet découle d'une seule entité. Chaque alvéole produit sa propre contribution à la ruche et la partage.Une autonomie qui permet de bâtir un espace de liberté nécessaire pour un aveu sincère, qui vient de soi-même, d'un travail propre : chaque groupe de travail, professionnel ou amateur, recueille son propre pollen et stocke son propre miel.
L'élaboratoire…
« L'élaboratoire est l'instance qui établit, avec André Steiger, la dramaturgie, les ruches, l'armature d'ensemble pour la mise en œuvre des chantiers et de leur organisation sur toute la durée de son déroulement de mars 2005 à mai 2006. Sa tâche s'appuie sur l'engagements d'individus et de groupe, ceux qui se sont déjà déclarés et ceux qui se déclareront, chemin faisant, à « vouloir faire » autour de l'aveu de théâtre.
L'élaboratoire prépare des rencontres, des digressions intermédiaires et le moi « l'Aveu de théâtre » de mai 2006 avec les groupes de dramaturgie des différents parcours.
L'élaboratoire veillera à ne pas globaliser en ramenant le travail de tous à un seul et unique objet : avec chaque parcours il construira son objet et assurera le suivi. » J-M.Nest et D.Boch, le 4 avril 2005, pour l'élaboratoire.
Mathieu Boch