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Matériaux

Brecht et la Chine

(Texte disponible au format Word)

 

Condamnation des éthiques :

A propos de la célèbre phrase « tu aimeras ton prochain comme toi-même », Me-ti disait une fois : « Si les travailleurs s'y conforment, ils n'aboliront jamais un état de choses où l'on ne peut aimer son prochain que si l'on ne s'aime pas soi-même ».

Aux travailleurs ceux qui les pressurent ne cessent de prêcher la moralité. Du fait des prêcheurs de moralité, ils sont incités à l'immoralité par leurs conditions de vie. Mais dans la luttes contre leurs oppresseurs, ils suent la moralité par tous les pores.

Mi-en-leh disait : « Notre moralité nous la déduisons des intérêts de notre luttes contre les oppresseurs et les exploiteurs »

Me-ti disait : « Les pauvres donnent largement. On est bien reçu à la table de ceux qui ont faim. Ceux aux dépens de qui on est si regardant ne sont pas regardant ».

Me Ti disait : «  Une vie misérable est plus à craindre que la mort. Vous êtes peut-être parfois obligés de risquer votre misérable vie pour en conquérir une meilleure ; mais vous ne devez jamais aller au-devant d'une mort certaine ».

Me Ti disait : « La faim est mauvaise cuisinière »

Les vieux moralistes insistent que seules doivent compter les vertus que l'on pratique pour elles-mêmes. Ka Meh met les travailleurs en garde contre de telles vertus et leur conseille de ne pratiquer que des vertus qui leur soient utiles.

Dans certaines situations difficiles on entend s'élever un appel à certaines vertus. Si ces vertus ne sont pas liées à la nécessité de surmonter une situation difficile et subsistent trop longtemps après qu'elle a été surmontée, elles deviennent souvent la source de nouvelles situations difficiles. On en a souvent fait l'expérience la bravoure, l'endurance, l'amour de la vérité et l'esprit de sacrifice.

Les opprimés et les victimes des abus sont pour la justice mais pour eux ce ne sont pas l'es abus qui doivent cesser pour que règne la justice mais la justice qui doit régner pour que cesse oppression et abus. Les opprimé et les victimes des abus ne sont donc pas des justes.

« Liberté, bonté, justice, goût et largeur de vue sont affaire de production » disait Me Ti avec confiance.

Me Ti disait » Par comportement moral je ne puis je ne puis entendre qu'un comportement productif. Les conditions de production sont les sources de toute moralité et de toute immoralité.

Me Ti disait d'un travailleur dont certains affirmaient qu'il bon : « être inoffensif n'est pas être bon »

Me Ti disait : Si les petits voient petits, ils sont perdus. Quand il s'agit d'eux-mêmes et de leurs semblables, ils doivent voir grand. C'est ce que leur lutte apprend aux travailleurs ».

Me Ti disait : « Celui qui ne trouve pas de plaisir à ce qui est vivant ne trouve pas de plaisir à vivre. ».

Me Ti disait : Ceux qui ne servent pas d'autre vie que la leur ne mènent qu'une pauvre vie. Les gens qui ne sont que petitesse sont obligés de dépouiller les autres, ceux qui ont de la grandeur leur font des libéralités. Les militants que j'ai rencontrés avaient de la grandeur.

Sur l'humour.

Me Ti disait : «  Il ya des gens incapables de rire de choses sérieuse. On ne saurait leur en vouloir, mais il ne faut pas non plus se laisser interdire de rire des choses sérieuses.

« On peut parler gaiement et sérieusement de choses sérieuses, gaiement et sérieusement de choses gaies » .

« Pour les gens sans humour il est en général plus difficile de comprendre la grande méthode  ».

 

Turandot ou le congrès des blanchisseurs :

KI Leh :

Auguste Famille Impériale, Illustre Congrès ! Le coton, lana arboris, est produit par les bombacées, c'est-à-dire les cotonniers, végétaux aux feuilles digitiformes, portant des fleurs sur leurs troncs et sur leurs branches. Il se présente sous la forme d'une masse duveteuse et floconneuse, que l'on file pour tisser des textiles vestimentaire, essentiellement destinés aux couches les moins aisées de la population. Vénérable assemblée, la cessation des arrivages de ladite masse floconneuse , de ladite lana arboris, sur nos marchés de gros et de détails, et par voie de conséquence la pénurie des tissus de coton, nous a réunis en cette salle. Eh bien ! D'abord considérons le peuple ! Considérons-le hardiment, sans crainte et sans préjugé. On a, en diverses circonstances, reproché à certains savants d'avoir constaté certaines différences, d'avoir cru devoir affirmer qu'il existait au sein du peuple certaines inégalités, oui, acceptons le mot, des inégalités, des intérêts divergents ; etc , etc. Eh bien, permettez-moi, peu importe qu'on me le reproche ou non, cette opinion, je la partage ! Pensons-y : une forêt n'est pas simplement une forêt, elle est formé d'arbres divers. De même, le peuple n'est pas simplement le peuple. Et de quoi est-il formé ? Eh bien ! nous avons des fonctionnaires, des plongeurs de restaurant, des propriétaires terriens, des ferblantiers, des marchands de cotonnades, des médecins, des boulangers. Nous avons les officiers, les musiciens, gardeurs e moutons, ébénistes, viticulteurs, avocats, poètes, maréchaux-ferrants. Sans oublier les pêcheurs, femmes de chambres, mathématiciens, peintres et sculpteurs , charcutiers, veilleurs de nuit, herboristes, chimistes, gantiers, professeurs de langues vivantes, astronomes, fourreurs, crémiers, glaciers, pianistes, marchands de journaux, flûtistes, tambourineurs, violonistes, accordéonistes, citharistes, violoncellistes, aquarellistes, aquafortistes, graveurs sur bois, marchands de bois, experts et courtiers en bois. Et qui n'a pas entendu parler des cigariers de la Régie , des travailleurs de la métallurgie, du textile, du bâtiment ; des bûcherons, des journaliers, des marins, des architectes ? Sans parler des professions comme tisserand, couvreur, artiste dramatique, footballeur, plongeur sous-marin, rémouleur, tondeur de chiens, aubergistes, bourreau, secrétaire, banquier, roulier, sage-femme, tailleur, mineur, valet de chambre, champion sportif, percepteur.....

Eh bien j'ai peut-être été trop exhaustif, trop précis, trop scientifique. Mais pourquoi ? Pour bien monter que ces groupes tellement divers ou, pour parler plus prudemment, que la majorité d'entre eux, les plus défavorisés se rencontrent en ce point qu'ils.....

.... Qu'ils sont défavorisés....

Non pas, mais qu'ils ont besoin de coton à bon marché. Ils réclament à grands cris le coton. Eh bien ! nous savons tous, mes amis, que le coton c'est l'Empereur qui en dispose, non point au sens de possession, mais au sens de décision, d'administration, d'organisation. Et qui le distribuerait plus gratuitement, plus libéralement, plus paternellement que Sa Majesté Impériale ? Mais le coton, il n'y en a pas. Et bien, lorsqu'à tant d'hommes, faut-il donc qu'il n'y en ait pas ? Vénérable assistance, permettez-moi de répondre, au risque, une fois de plus, de me rendre impopulaire : Eh bien non, la nature, mes chers Collègues, est une divinité qui ne se laisse point maîtriser ! Nous autres, hommes de pensée, nous reculons volontiers devant les constatations simples, les trouvant simplistes, les trouvant banales. Eh bien !je ne reculerai pas. Où le coton est-il passé ? En toute intégrité, ma réponse, la voici : C'était une mauvaise récolte. Trop de soleil ou trop peu. Trop de pluie ou trop peu. On saura bien l'établir. Bref, il n'y a pas de coton, la terre n'en a pas produit.

 

Le roman des Tuis, B.Brecht - Innovations du gouvernement de Wei Wei :

Le gouvernement de Wei Wei se fit un point d'honneur de donner à l'esprit le rôle dirigeant dans toutes les affaires publiques. Comme facteurs, on embaucha des maîtres du style épistolaire qui avaient décroché leur doctorat en philologie et qui disposaient en plus d'une belle écriture. Pour conduire les locomotives, on prit des géographes. Il était clair pour le gouvernement que de telles gens étaient autrement capables que ceux qui n'étaient pas versés dans la géographie de mener les trains à leur juste destination. Ce n'est qu'une fois prise cette mesure d'intervention résolue que l'on put parler du début d'une culture des voyages ferroviaires. D'un autre côté, la géographie en reçut un formidable essor. L'esprit libéré de ses entraves pénétrait partout. Les mathématiques se frayèrent une voie jusque dans les cirques. Pour prouver que les mathématiques étaient une science pure qui ne devait pas seulement servir les besoins au ras du sol de la vie quotidienne, quelques mathématiciens importants se donnèrent une formation de trapézistes. Ils calculaient sur le papier les courbes qu'ils décrivaient en sautant de trapèze en trapèze et ils inventèrent des courbes tout à fait neuves, qui n'avaient jamais été vues jusqu'alors, pas été vues jusqu'alors puisqu'elles s'achevaient par des chutes mortelles. Même les quartiers misérables des grandes villes reçurent quelque chose de cet éclat de l'esprit. Les photographes d'art en firent leur occupation. Ils eurent la chance de faire quelques photos d'une beauté parfaite des quartiers misérables. Une tache d'humidité ordinaire dans un logement en sous-sol, une tache comme on en voit par milliers, donna au photographe Hi Ko l'occasion d'un chef-d'œuvre impérissable. Le tendre éclat nacré de la tache sur sa photo célèbre remplit des milliers de gens d'une nouvelle idée de la beauté. Quand les couches les plus pauvres de la population se plaignirent au parlement qu'elles ne voyaient jamais de viande, le gouvernement répondit par la nomination de centaines de zoologistes qui firent au peuple des cours du soir. Ainsi, tout un chacun fut bientôt en mesure d'apprendre quelque chose au sujet des bœufs et des veaux et quelques uns enrichirent même leur savoir au-delà, puisqu'ils se procurèrent aussi des connaissances approfondies sur les animaux des pays étrangers et même sur la faune des ères englouties.

 

La Bonne Ame de Sé-Tchouan :

M. Chou-Fou arrive en courant.

M.Chou-Fou. – Ne dites rien. Je sais tout. Vous avez sacrifié amour et bonheur pour éviter la ruine à deux vieillards qui croient en vous. Ce n'est pour rien que dans ce quartier, où règnent la méfiance et la malveillance, on vous appelle l'Ange des Faubourgs. Monsieur votre fiancé n'a pu se hausser jusqu'à votre niveau moral, vous l'avez quitté. Et aujourd'hui vous fermez votre boutique, ce petit hâvre de paix pour tant de malheureux ! Je ne le souffrirai pas. J'ai observé chaque matin, du seuil de ma boutique, le petit troupeau de miséreux arrêtés devant votre porte, je vous ai vue leur distribuer le riz de vos propres mains. Serait-ce fini pour toujours ? Notre bonne âme est-elle condamnée à périr ? Ah, si vous me permettiez de vous aider dans votre œuvre charitable ! Non, ne dites rien ! Je ne demande aucune assurance, aucun engagement de votre part, vous n'êtes pas obligée d'accepter mon concours ! Mais tenez, (il tire un carnet de chèques qu'il pose devant elle sur sa voiture) voici un chèque en blanc. Remplissez-le à votre gré, pour n'importe quelle somme. Et moi, je me retire, silencieux et modeste, sans rien exiger, sur la pointe des pieds, je vous vénère, je m'efface.

Il sort.

Mme CHIN, examine le chèque . – Vous êtes sauvée ! Les gens comme vous sont vernis. Ils trouvent toujours un gogo. Ne laissez pas échapper l'occasion ! Ecrivez là-dessus mille dollars et je cours porter le chèque à la banque avant qu'il ne se ravise.

CHEN-TE. – Mettez la corbeille à linge sur la voiture. La note du blanchissage, je peux la payer, même sans le chèque.

Mme CHIN. – Hein ? vous ne voulez pas du chèque ? Ca, c'est un crime ! Tout simplement par peur que ça ne vous engage à l'épouser ? C'est de la folie pure ! Les types dans son genre aiment qu'on les mène par le bout du nez. C'est même une volupté chez eux. Ou bien, auriez-vous l'intention de vous accrochez à votre aviateur ? Toute la rue Jaune, tout le quartier sait comme il s'est mal conduit avec vous.

CHEN-TE. – Tout ça, c'est la faute de la misère.

Au public :

J'ai vu ses joues se gonfler de colère dans son sommeil,

A l'aube je tenais sa veste à la lumière, je voyais le mur au travers.

Quand il riait d'un rire méchant, je l'écoutais en tremblant, mais

Quand je voyais ses semelles trouées, ah ! comme je l'aimais.

Mme CHIN. – Et vous continuez à le défendre ? Je n'ai jamais rien vu de plus insensé ! (Avec rage :) On respirera mieux dans le quartier quand vous aurez vidé les lieux.

CHEN-TE , chancelle en ramassant le linge . – J'ai un peu le vertige.

Mme CHIN, lui prenant le linge. – C'est souvent que la tête vous tourne en levant les bras ou en vous baissant ? Pourvu qu'il n'y ait pas un petit être en route ! (Elle rit. ) Il vous a bien attrapée ! Si vraiment c'est ça, le gros chèque est à l'eau . Il n'était pas prévu pour un cas de ce genre.

Elle s'en va par le fond avec une corbeille. Chen-Té, sans bou g er, la regarde partir. Puis elle examine son ventre, le tâte, et une grande joie se marque sur son visage.

Chen-Té, doucement. – O joie ! un petit être se forme dans mon corps. On ne voit rien encore. Mais il est déjà là. Le monde l'attend en secret. Déjà le bruit court dans les villes : voici qu'un homme arrive avec qui il va falloir compter. ( Elle présente son petit garçon au public.) Un aviateur !

Saluez un nouveau conquérant

Des montagnes inconnues et contrées inaccessibles ! Celui

Qui portera les nouvelles des hommes à d'autres hommes.

Par-dessus les déserts infranchissables !

Elle se met à aller et venir en tenant par la main son petit garçon.

Viens, mon fils, contemple le monde. Là, c'est un arbre. Incline-toi, salue-le. ( Elle lui montre à faire la révérence. ) Voilà, maintenant vous vous connaissez. Ah, voilà le porteur d'eau. C'est un ami, donne-lui la main. N'aie pas peur. « Un verre d'eau fraîche pour mon fils, s'il te plaît, il fait chaud. » ( Elle lui donne le verre.) Oh, le policier. On va faire un détour. Si on allait prendre quelques cerises là-bas dans le jardin du riche Feh-Pung ? Attention, il s'agit de ne pas se faire voir. Viens, enfant sans père ! Toi aussi tu veux des cerises ! Doucement, doucement, mon fils  ! (Ils avancent prudemment, en regardant alentour.)

Non, par ici, les buissons nous cachent. Non, pas tout droit, dans ce cas-là on ne peut pas y aller tout droit. (On dirait que le petit garçon l'entraîne. Elle s'arcboute) Allons, il faut être raisonnable. Tout à coup, elle cède.) Bon, si tu veux aller tout droit… (Elle le soulève.) Tu peux les attraper, les cerises ? Fourre-les dans ta bouche, c'est une bonne cachette. (Elle mange aussi une cerise qu'il lui met dans la bouche). Délicieux. Mon Dieu, le policier ! C'est le moment de filer. (Ils se sauvent.) Nous sommes sur la route. Du calme, à présent, marchons sans nous presser, pour ne pas nous faire remarquer. Comme si de rien n'était…

Elle chante, tout en se promenant avec l'enfant :

Une prune sans raison

Tomba sur un vagabond

Mais l'homme d'un geste prompt

Mordit la prune au menton.

 

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