Tchékhov - La Mouette
(Texte disponible au format Word)
ARKADINA, à son fils - Quand commence-t-on, mon cher fils ?
TREPLIEV – Dans une minute. Un peu de patience !
ARKADINA, récitant un passage de Hamlet – « Mon fils, tu as tourné mes yeux vers l'intérieur de mon âme, et là j'ai vu des plaies sanglantes, des plaies sanglantes – pas de salut ! »
TREPLIEV, lui donnant la réplique – « Mais pourquoi as-tu cédé au vice, pourquoi as-tu cherché l'amour au fond du crime ? » ( Derrière l'estrade on joue du cor.) Mesdames et messieurs, on commence ! Un peu d'attention, je vous prie ! ( Il frappe trois coups avec un bâton et déclame très haut.) O vous, vénérables et antiques ombres qui flottez, la nuit, au-dessus de ce lac, endormez-nous et faites que nous soit montré en rêve ce qui sera dans deux cent mille ans !
SORINE – Dans deux cent mille ans, rien ne sera !
TREPLIEV – Alors, que l'on nous montre ce rien !
ARKADINA – Soit. Nous dormons.
Le rideau se lève ; la vue sur le lac se découvre ;à l'horizon la lune se reflète dans l'eau. Assise sur une grosse pierre, Nina Zaretchnaïa, vêtue de blanc.
NINA – « Les hommes, les lions, les aigles, les perdrix, les cerfs aux longues cornes, les oies, les araignées, les poissons, silencieux habitants des eaux, les étoiles de mer et les êtres que l'on peut distinguer à l'œil nu – en un mot toutes les vies, toutes les vies, toutes les vies, ayant achevé leur triste cycle, se sont éteintes… Depuis déjà des milliers de siècles, la terre ne porte plus un seul être vivant, et c'est en vain que cette pauvre lune allume sa lanterne…les cigognes ne crient plus à leur réveil, dans les prés, et l'on n'entend plus bruire le hanneton de mai dans les tilleuls. Il fait froid, froid, froid, c'est le vide, le vide. Terrible, terrible, terrible ! (Pause) Les corps des êtres vivants se sont réduits en poussière et l'éternelle matière les a mués en pierres, en eau, en nuages ; et leurs âmes se sont fondues en une âme unique…L'âme universelle, l'âme du monde, c'est moi, moi. En moi réside l'âme d'Alexandre le Grand, et celle de César, et celle de Shakespeare et celle de Napoléon… et celle de la dernière des sangsues. En moi la conscience humaine s'est fondue avec l'instinct bestial, et je me rappelle tout, tout, tout, et je revis chacune de ces vies qui sont en moi. »
Des feux follets apparaissent.
ARKADINA, à mi voix – C'est le style décadent.
TREPLIEV, suppliant et réprobateur – Maman !
NINA – « je suis solitaire. Une fois par siècle j'ouvre la bouche pour parler, et ma vois résonne tristement dans le vide, et personne ne m'entend… Vous non plus, pâles feux follets, vous ne m'entendez pas ! Au petit matin, la pestilence des marais vous engendre, et vous errez jusqu'à l'aurore mais privés de pensée, privés de volonté, privés de la palpitation de la vie. Craignant que la vie ne jaillisse en vous, le père de l'éternelle matière – le diable – accomplit à chaque instant en vous un échange d'atomes, tout comme dans la pierre et dans l'eau, et vous vous transformez perpétuellement. Dans tout l'univers, seul l'esprit reste immuable. (Pause.) Tel le prisonnier jeté dans un puits vide et profond, je ne sais où je suis ni ce qui m'attend. Une seule chose m'est dévoilée : c'est que dans la lutte opiniâtre, éternelle contre le diable, principe des forces matérielles, il me sera donné de vaincre, et ensuite la matière et l'esprit se fondront en une admirable harmonie ; alors commencera le règne de la volonté universelle. Mais cela ne se fera que peu à peu, après une longue, longue suite de millénaires, quand la Lune , et le clair Sirius, et la Terre se changeront en poussière… Et jusqu'alors l'horreur, l'horreur… (Pause. Sur le lac apparaissent deux points rouges.) Voilà que s'approche mon puissant adversaire, le diable. Je vois ses yeux terribles, ses yeux pourpres… »
ARKADINA – Ca sent le soufre. C'est exprès ?
TREPLIEV – Oui.
ARKADINA, riant – Ah ! c'est un effet!
TREPLIEV – Maman !
NINA – « Loin de l'homme, il s'ennuie… »
PAULINA ANDREIEVNA, à Dorn – Vous avez enlevé votre chapeau. Remettez-le, vous allez prendre froid.
ARKADINA – Le docteur a enlevé son chapeau devant le diable, père de l'éternelle matière !
TREPLIEV, s'emportant et criant – La pièce est finie ! Assez ! Rideau !
ARKADINA – Mais pourquoi te fâches-tu ?
TREPLIEV – Assez ! Rideau ! Baissez le rideau ! ( Il frappe du pied.) Rideau ! ( Le rideau se baisse) Je vous demande pardon ; j'avais oublié que seuls de rares élus ont le droit d'écrire des pièces et de les jouer. J'ai violé le monopole ! Je l'ai… ( Il veut encore dire quelque chose, mais il fait un geste d'indifférence et sort à gauche.)
ARKADINA – Qu'et-ce qui lui prend ?
SORINE – Irina, ma chère, on ne froisse pas ainsi un jeune amour-propre !
ARKADINA – Mais que lui ai-je donc dit ?
SORINE - Tu l'as offensé.
ARKADINA – Il nous a dit lui-même que sa pièce n'était qu'une plaisanterie. Je l'ai prise pour telle.
SORINE – Tout de même…
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