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Textes Théoriques

Pourquoi Brecht Aujourd'hui ? (Téléchargez ici le fichier Word du texte)

 

 

Je suis un indécrottable « brechtien ». Mon dieu ! Le pauvre ! Papy, tu sais, tu n'es vraiment plus dans le coup. Regarde autour de toi, tu marches à côté des pompes de l'Histoire. Je m'en rends compte régulièrement quand il s'agit, aujourd'hui, de faire l'emplette d'une nouvelle paire de chaussures. Figurez-vous que c'est un moment que je repousse autant qu'il est possible, jusqu'au jour inéluctable où la semelle de l'une de mes chaussures commence par laisser la place à un trou dans ma semelle et commence donc à constituer un sérieux empêchement à la marche. Vous ne voyez pas où peut être mon embarras, me dites-vous ? C'est le changement que l'on m'impose qui m'indispose. Le modèle de chaussure simple, souple, sans aucune touche de fantaisie est passé de mode et Brecht aussi. L'extension du goût des nouveautés, de la promotion du futile et du frivole, du culte de l'épanouissement personnel et de l'autodivination se sont peu à peu généralisés et étendus à l'ensemble des pratiques culturelles et artistiques. L'individu s'il est artiste tourne autour de la création de sa créativité dans une constante mobilisation expressive. Le culte de l'originalité singulière est peut-être aujourd'hui le plus flagrant des conformismes et le monde est logiquement mûr pour sa volatilisation. « Tout ce qui était solide, bien établi, se volatilise » [1] dans le monde pénétré par le capital qui demeure, lui, le moyen le plus autoritaire et le complice le plus universel. En lui, comme dans les processus industriels et monétaires le mouvement vers plus de mouvement s'impose avec une irrésistibilité singulière.

        Alors, pourquoi Brecht ? Bien sûr que Brecht appartenait à l'époque des guerres, des totalitarismes. Bien sûr que Brecht manie des armes idéologiques parce qu'il prend part à une lutte politique. Bien sûr, dans son énorme effort de réflexion, il utilise la pensée de Marx qui peut être entendu tout à fait comme le penseur et l'accélérateur de cette mobilisation en action :

Lorsqu'en améliorant le monde, vous aurez complété la vérité,

Complétez cette vérité complétée.

Abandonnez-la !

En avant !

Lorsqu'en complétant la vérité, vous aurez transformé l'humanité,

Transformez cette humanité transformée.

Abandonnez-la !

En avant !

En transformant le monde, transformez-vous :

Sachez vous abandonner vous même !

En avant ! [2]

Bien sur, en notre temps de désillusions sévères, à propos du communisme, du marxisme, du prolétariat, on pourrait croire que ses écrits n'ont plus rien à nous dire. Mais, le marxisme n'est pas pour lui le nom d'un ensemble de propositions idéologiques, ou il l'est de façon accessoire, par voie de conséquence. Le marxisme est d'abord le nom d'un engagement critique. Il emploie le plus de son énergie à désarçonner les idées toutes faites, les comportements spontanés, les apologies de l'existant. Il cherche toujours ce qui se cache et ment. C'est dans cet autre sens que l'on peut entendre ces quelques vers extraits de sa pièce didactique « L'importance d'être d'accord ».

        Au XIXième siècle l'ouvrier, soumis à la machine-outil, a perdu son savoir-faire et par là même son individualité se trouvant ainsi réduit à la condition de prolétaire. Aujourd'hui c'est le consommateur qui est standardisé par le formatage et la fabrication de ses désirs. Il y perd ses savoir-vivre, c'est-à-dire la possibilité d'exister dans une auto mobilisation de plus en plus frénétique. Nous n'embarquons plus à Gênes pour atteindre les Indes et découvrir l'Amérique ; nous sommes sur le tapis roulant de l'hyper marché libéral mondialisé qui nous conduit vers l'imprévisible. Entre le mouvement de l'escalier roulant et les manifestations culturelles qui s'y déroulent, il n'y a plus guère de différence parce que le marché de la culture est lui-même un train nuit qui fonce sur les voies du tapis roulant. Ce qui est actualité est constamment désactualisé et par le geste même de cette désactualisation on lance la nouvelle actualité pour la désactualiser immédiatement. Les volatilités se succèdent sans interruption. Tout ne peut être que tendance.

        Le travail d'élucidation critique de Brecht consiste précisément à montrer qu'il n'y a pas de fatalité. La manière de vivre, de voir humaine retrouve dans la représentation historicisée de Brecht un chemin qui n'est pas clos et par un retour ironique des choses, il nous aide à ne pas encaisser au comptant ce que raconte l'idéologie la plus épaisse, la plus brutal, la plus bête : l'idéologie de la fin des idéologies. Passé l'excès de penser que le théâtre peut nous apprendre à maîtriser le monde, il reste le plaisir de s'entraîner au plaisir de le maîtriser, en nous invitant humblement à plus de retenue. N'est-ce pas ainsi qu'il faut entendre l'éducation populaire et le théâtre amateur dans l'éducation populaire ?

        Les écrits de Brecht ne sont pas une vulgate. Ils ne souffrent pas la célébration. Le théâtre ne dit jamais la vérité. Le théâtre hautement métaphorique de Brecht s'avoue comme un comme un art de la simulation et de la stimulation. Maintenant que la mode de Brecht est passée de mode, au lieu de croire que ses écrits n'ont plus rien à nous dire, il est peut être possible de travailler sérieusement avec un poète de l'intelligence critique ?

Article pour «  L'Auvergne laïque  », Jean-Michel Nest – Décembre 2004

[1] Karl Marx, Œuvres, 1963.

[2] Bertolt Brecht : « L'importance d'être d'accord » (Théâtre complet 2, page 192, édition de l'Arche)

 

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