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Agadir de Mohamed Khaïr–Eddine

Cet extrait est téléchargeable au format word, cliquez ici...

 

Une chambre à coucher aux murs lézardés couverts de dessins à la plume. Un lit défait,, Une table. Une chaise de fer verte. Une malle. Sur la malle une pile de livres et de revues. La chambre est insuffisamment éclairée.

UN ÉTRANGER
Ça une demeure ? Vous raillez. Non, ce n'est pan une vraie demeure. Une habitude plutôt qui vous engourdit les sangs et le geste.
Il brandit deux pierres de taille sculptées.
Voici nos pierres, monsieur. Que vous suggèrent-elles ?

MOI
Rien que des vestiges sans muséum. Délités dans l'oubli. Encore que vous les portiez vous-même

L'ÉTRANGER
Vous êtes insinuant. Je dois les porter moi-même, en effet.

MOI
A quoi bon. Puisque ça ne sert à rien.

L'ÉTRANGER
Décidément, vous ne manquez pas d'irrespect pour vos ancêtres.

MOI
Ainsi vous êtes mon ancêtre. Et cette pierre, ne serait-elle pas ma grand-mère, des fois ?

L'ÉTRANGER
Vous vous insultez vous-même. C'est regrettable.

MOI
Qu’êtes-vous donc venu faire ici ? d'où venez-vous­? Vous n'avez même pas frappé avant d'entrer. Savez-vous ce qu'un tel acte...

L'ÉTRANGER
N’en dites rien qui me fasse rougir. Je sais ce que c'est, hélas.

MOI
Alors expliquez-vous une fois pour toutes.

L'ÉTRANGER
Je vais transformer ta maison en pente abrupte, en cambri ou en feuille de nopal épaisse sèche dardant ses épines. C'est une...

MOI
Au diable vos élucubrations. Je veux la vérité.

L'ÉTRANGER
C'est étrange. Vous ne semblez toujours pas pren­dre au sérieux mes mesures. Eh bien, je vais tout changer.
Il enlève son turban, sa gandoura, se déchausse. Il s'assoit sur le sol, les jambes croisées.
walalalalalalaïdalalalalali
celui qui ne sait quand passent les colombes celui qui jette à blanc sa choukkara celui qui
tombe la tête la première dans un fond de ciel qui hante sans comprendre le marécage du temps qui fausse compagnie à son ancienneté
est hérétique. Walalaïdalala...

MOI
Tais-toi. J'ai compris. Tu es un raïs infortuné, voilà tout. Tu ferais mieux de te traîner dans les fanges et les souks.

L'ÉTRANGER
Je suis un envoyé spécial de Sa Majesté Kahina.

MOI
Connais pas.

L'ÉTRANGER
C'est notre Reine, monsieur. Et c'est aussi la vôtre.

MOI
Connais pas.

L'ÉTRANGER
Moi connais.

MOI
Qu'est-ce que ça peut me foutre. J'en ai marre des rois et des idiots comme toi. Je suis venu ici pour aider le peuple. Je ne pouvais plus tolérer leurs beaux parasols blancs et leurs chevaux.

L'ÉTRANGER
Aïss Cheval. Je connais votre histoire. Ce n'est pas ma faute si vous êtes ridicule.

MOI
Mon histoire ? A moi ? Je n'ai pas d'histoire. Je défie quiconque se déclare capable de m'en faire une.

L'ÉTRANGER
Ce n'est pas de toi que je parle. De ta vie. Je m'en balance. Tout mâché, ça donne le délire, monsieur.

MOI
Vous êtes ambigu. Je ne vous autorise pas à me tutoyer.

L'ÉTRANGER
Je dois te tutoyer. Mais gare à toi si tu ne me vouvoies pas.

MOI
Tu prétends faire la loi chez moi ! Tu es fou.

L'ÉTRANGER
Il me gifle.
Tu as déjà oublié tes propos d'il y a quelques jours. Tu n'as pas de mémoire. Non, tu n'en possèdes pas une plume. Alors, écoute-moi. Je t'avertis, n'essaie plus de jouer l'ignorant. Chitan, tu sais tout. Oui, tu sais sur quoi tu marches.

MOI
J'écoute.

L'ÉTRANGER
Je vais te conter l'histoire de l'homme.
Au commencement était la ténèbre. La terre secoua ses épaules
et dit au silence : Haut les mains. Le silence abdi­qua et le soleil parut,
encore maigre, presque cadavre,
mais un papillon d'où venu lui dicta la manière de faire flamber sa poussière
et la véritable lumière fut par saccades
par vaux et mers
alors la terre contente mais non heureuse remua ses yeux éblouis
criant : Il me faut une ombre impardonnable !
D'en haut le soleil lui jeta un coléoptère. La terre le prit dans ses griffes rutilantes,
s'en frotta le sexe et attendit que le son grondât dans sa matrice
mais le soleil en rit longuement. La terre
cria de nouveau : Je veux une ombre impardon­nable. Rien ne vint.
Sinon la sonorité du rire solaire. La terre ébouriffée éjectant son sang demeura seule,
criblée par les balles du soleil ricaneur
traînée dans la bouse des météores hurleurs jugulée par les mots qu'elle avait prononcés. La terre
lasse d'attendre inventa une loupe ayant sacré le sable
et commença à s'ausculter les fesses la tête
la plante des pieds. Surgit un crotale sous sa foulée
sifflante
elle le prit le porta aux lèvres
(ainsi ne parlons plus ni d'Eve ni d'Adam)
devint pommier à fleur de sang écume adroite à même l'obstacle
elle fut pressée de coucher avec lui
mais le crotale la piqua. Et de cette piqûre naquit la créature
sublime
et ignoble qu'est l'homme négatif.
L'an prochain, je te dirai la suite des temps. Soyons plus réalistes à présent. Je vais convoquer les amateurs et les faux connaisseurs de l'Histoire. Nous allons bavarder un moment. Gare à toi si tu t'évades.

MOI
Que non ! Ça devient de plus en plus louche, et par  cela même ça m’intéresse.

L'ÉTRANGER
Haranguant une foule invisible.
C'est l'heure. L'Heure a sonné. Ouvrons la vraie porte. Nos enfants et les enfants de nos enfants et les enfants des enfants de nos enfants nous ignorent. Commençons par leur donner une leçon ombilicale. Sortez tous de vos tombes. Ruinez le tertre. Bousculez la pierre. Oh sortez ! A moi seul, il me sera difficile de convaincre ces renégats. Et pourtant, notre race dépérit dans cette autrement plus atroce légende du XXe  siècle. Oh oh hoohoo, sortez tous.

Un grondement souterrain. Changement de cadre. Un figuier tacheté de blanc et de noir. Une cigale chantant par intermittence. Des hommes à la peau tannée, presque viride, nuancée suivant les reflets du jour, de gris, de jaune et même de bleu. Une femme très simplement vêtue. C'est elle qui prend la parole.

LA FEMME
Je suis Kahina La Berbère. Les Roumis m'appel­lent la Reine Serpent de Barbarie. Mais je suis communiste, c'est vrai, comme le serpent. J'aime beaucoup mes frères et je déteste les hommes.

LE RAÏS
Chez nous point d'esclaves. Nous sommes nos pro­pres dieux,
cependant,
nous ne régnons sur personne. Les Roumis nous ont laissé des trésors de chair,
nous en avons fait nos frères.

MOI
C'est du vieux crottin. Vous n'avez donc rien de neuf à me proposer. Cette femme...

KAHINA
Quoi, cette femme ! De moi est-il parole qui fasse une abjection ? Est-il ombre qui me termine avant
le couchant
du soleil que nous n'adorons pas ?

MOI
Non. Je suis incrédule. J'ai subi d'affreux men­songes. Je ne peux plus me laisser faire.

KAHINA
Vos royautés cent fois interdites, vos danses d'éclipses,
vos interruptions dans le galop du sang,
vos crimes,
vos fastes sans basilic sans absinthe sans vraie fête,
le peuple opprimé de faim molesté d'astres intan­gibles
pérégrinant aux confins du néant,
vos soldats mandataires vos bistrots et vos cor­rupteurs
nous ont réveillés par leur vaste chahut.
Nous connaissons bien ton rôle. Tu devras donc cesser de lutter pour une cause nuisible. Faire venir le peuple ici. Nous lui inculquerons notre vérité et notre angoisse.

MOI
Vérité. Angoisse. Angoisse-Vérité. Ni ça ni ça. Quoi ? J'ignore où vous voulez en venir. Je suis dans un Etat. Je reste dans cet Etat. Les autres en font de même. Pourquoi changer ? A quoi ça rime de changer ? Nous...

LE RAÏS
Le serpent change de peau le vrai serpent une fois par an

MOI
Je ne suis pas un serpent.

KAHINA
Marx n'a pas tellement changé la face du monde. Mais ses leçons sont souvent difficiles, il faut le reconnaître. C'est un homme qui ose vivre la vie au jour le jour. Pas un Monarque.

LE RAÏS
Mon Arc,
tu perceras avec ta première flèche le ventre
obèse du Monarque
trépidant.

MOI
Vous insultez mon Roi. Assassins !

LA FOULE
Assassins les rois corsaires du désert instable.
Assassins !

KAHINA
Assassine la purulence du coeur alligator la purulence du foie royal

TOUS ENSEMBLE EXCEPTÉ MOI
Assassins les rois venus du sable menstruel
assassines les reines vêtues des denrées du peuple

MOI
Bouclez-la. Bon sang bouclez vos gueules !

UN PAYSAN
Révolte-toi.

MOI
Non.

LE RAÏS
Enferme-toi, il est temps. Oh mon ami,
mon fils, ma foudre inexplosée,
mon rythme effacé dans l'écluse de mon sang
poussiéreux, oh
ma ruine infecte, mon cheval favori tué de crosses
brutales, oh
mon illusion repêchée à la jonction du péril et du scandale,
ma fuite qu'un Archimède eût tracée sur le vent naissant
depuis le Vésuve sur la peau inapprise de la mer, oh
mon corps dévoré par trente-six chacals...

KAHINA
Oh mon ellipse vertu du seul calibre de mes mains fortes à creuser l'hiver tombant un champ par les ravines et la tuyauterie de ce néant par le sang
Ma Terre obscurcie d'une affre illicite en strangulation d'égout se déversant
dans la mare de mon visage accidentel
oh noyés crevés ignares niés foulés cassés
comme des oeufs sans albumen
oh Terre irréfléchie Terre victime de l'indifférence de nos enfants
tu brûles mes pieds mes mots de tombe et de racines
de pissenlit et d'arganier plein ma bouche sèche

LE RAÏS
J'ai fabriqué des chaînes mais le Temps
est incommensurable — les giboulées les rosaces
de l'oubli
viride à moitié nu parmi les brindilles contem­plées
le Temps reluisant des yeux miens que je perds en dormant sous le laurier suceur de sang
et d'ombres qui s'assemblent contre la violence des querelles muettes — aujourd'hui n'est demain
que si mon hymne
soudoie la pierre du zodiaque fatidique,
ô réponses happées ô mots asexués ô terre froide,
mon éclaboussure entre les affaires du Temps, mes couperets au fil des minutes en sourdine, des minutes éclatées comme des oeufs de gekko...
Nous sommes humiliés traînés dans la colique de votre opprobre, monsieur notre successeur
effrayé
par le trône vicié d'un tombeur de pigeons
Mon appendicite Les Roumis m'ont appris à divi­ser ma demeure
à conspuer mes frères maladroits Ne serais-tu pas
l'Administrateur de cet enfer sans flammes
Mon enfant dégradé jusqu'au mauvais sang vêtu de paille humide et d'épines de jujubier roulé par les frissons d'une gloriole anonyme mon enfant mon vrai jargon ma lie qui n'atteins
pas
au fruit de la vigne du commencement fini
dans la stridence des villes tombées sur les guets-apens de la mer ?

MOI
Barbares du nom des bras qui enserrent dans leur étau les femmes seules et les procréations imprudentes, vous n'êtes point mes ancêtres.

Réapparaît ma maison, au milieu de cendres tièdes, de journaux attaqués par des cercIe de flammes.
Chez moi. Je suis chez moi. Renoncez à vos tentatives, retournez d'où vous êtes venus. Sbires de la Corruption. Je ne serais jamais roi. Je ne sera qu'un auxiliaire du verbe régnant. Pas même son consort. Pas même son bras droit. Partez.

KAHINA
Pleurant doucement.
Nous partons. Nous fûmes chassés par des Bédouins
il y a des lampes. Nous nous replongeons dans le noyau de l'éclipse.
Que vous a-t-on appris depuis que nous sommes ensevelis ?
Des rancunes et des épidémies de roses
pour qui ne daigne pas se traîner sous la pluie.
A bâtir des palais certes où vous n'entrerez pas, des sources sans eau pour étancher vos soifs désertiques, des cris sans boyaux pour financer vos famines modestes ? Est-ce bien cela ? Nous partons sans cortège sans trompette,
sans éclats de rire. Nous serons retroussés dans l'effacée
fable du délire quand il n'est plus révolte. Je pars mais
n'oublie pas que je pourrai mater
ce règne. Je suis communiste. Qu'un temps de balle le dise aux batailles. Je suis communiste
ô Temps le sais-tu ?
Temps ma poubelle. Temps mon ictère. Temps maintenant tenu en l'air
comme un arbre déraciné par les Rafales intelli­gentes.
A petites têtes.
Elle se sauve parmi les ruines de son sque­lette.

LA FOULE
Se désagrégeant.
Nous partons. Nous partooons.

Au point de rire. Rien retrouvé, inventé. Fait, oui. Peut-être à refaire.

Pourquoi sont-ils partis ? Que m'ont-ils dit au juste ? J'habite un règne négatif. En France où je vivais... Le règne actuel ressemble assez aux taudis des Boucs. Mais ici, ce n'est pas la France. Heureusement que je suis encore capable de reconnaître ma demeure. Au fond, je suis solidaire des gens qui m'ont visité. Non que je comprenne leur souci majeur. Content ou presque de vivre la tombée d'une ville dont les touristes ont vanté le climat et la couleur locale. Ici les mots n'ont de sens que séparés dans une phrase à trois répliques.

CORPS NÉGATIF. Je vais tenter de m'en sortir. Au mieux. Décrire ça à la manière des reportages journalistiques ? Ce serait trahir le séisme et le plus infime éboulis de la ville. Et puis, il y a des méta­morphoses. On ne peut pas ne pas obéir à l'incréé. Dès le départ, la route a sans doute été une piste. Ou même une fausse piste. Mais ne nous répétons pas.

Parler de la façon de vivre d'un individu isolé mais grouillant parmi des comparses. Pas du tout. Du tout. Tendre ses pattes ailleurs. Merde satisfai­sante. Vierge malade... qu'on ne laissera jamais aimer. La table retournée; les cliquetis de vais­selle ; les croquemitaines qui s'estompent quand le calme approche. Il ne sera donc jamais question de moi. J'ai poussé une pointe jusqu'au suprême regret de ma vie larvaire. Je n'en commenterai pas les failles, les issues, mais, le comble, cette existence-là ne fait guère partie de ce que je crois être ma vie réelle. Gardons-nous de me prendre pour un philosophe ! Ici je crée des liens, souhaitons-le. Pas d'approche. Minute. Voici venir les Incorrup­tibles.

 

 

 

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