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Héraklès 5 de Heiner Muller

Cet extrait est téléchargeable au format word, cliquez ici...

Héraklès endormi parmi les squelettes de boeufs, en tenant un à la main, ronfle. Cris : Héraklès. Entrent deux Thébains. Ils se tiennent le nez bouché.

PREMIER : De nouveau il s'est empiffré.
DEUXIÈME :                                        Chut !
PREMIER plus doucement et plus furieux :
A chacun de ses travaux un boeuf de plus !
DEUXIÈME : Veux-tu le faire son travail ?
PREMIER : Toi peut-être ?
DEUXIÈME : Le cantique.
PREMIER avec effroi :  Toutes les strophes ?
DEUXIÈME révolté :                       Sans le nez ?
LES DEUX : Toi qui l'hydre de Némée
Font ensemble non de la tête.
Toi qui le lion de Némée
Ensemble oui de la tête.            décapitas —
Ensemble non de la tête.
Toi qui le lion de Némée étranglas et l'hydre décapitas
Toi qui la biche attrapas et le sanglier qui ravageait les champs
Héraklès bâille.
Héraklès, fils d'Alcmène, conçu dans le lit d'Amphitryon.
Ricanement.
Pas par Amphitryon
Coup de tonnerre. Les Thébains se crachent mu­tuellement au visage.
Porc, tu insultes les Dieux !
Plus fort : Héraklès, fils d'Amphitryon, prête‑ nous
Toi qui as accompli quatre grands exploits, ton bras pour le cinquième
Et daigne, libérateur, nettoyer les écuries d'Augias
Et nous libérer de la puanteur de cette marmite hélas nécessaire.
Héraklès se bouche le nez.
PREMIER : Le nombre des boeufs égal au nombre des travaux.
DEUXIÈME : Le cinquième de tes travaux.
PREMIER :                                               Ça fait cinq boeufs.
HÉRAKLÈS : Libérez-vous vous-même.
Ronfle.
LES DEUX :    Mais c'est toi Héraklès. Et de moi. Dégagez, ôtez-vous de ma table.
Les Thébains sortent, Héraklès mange le boeuf.

2

Les écuries d'Augias, à droite et à gauche un fleuve. Entrée d'Héraklès. Il se bouche le nez.
HÉRAKLÈS : Augias !
Entrée d'Augias.
AUGIAS : Héraklès. Que veux-tu ?
HÉRAKLÈS : Nettoyer tes écuries.
AUGIAS : D'une seule main ?
Héraklès ôte sa main de son nez, tombe à la renverse, Augias rit, Héraklès se bouche à nouveau le nez, se relève.
Ma viande est bonne pour vos ventres, vos nez sont trop délicats pour son fumier. Qu'importe que mes écuries exhalent la peste : seriez-vous immortels sans la peste ? La fin demeure dans le commencement, les morts dans le bas-ventre. Qu'as-tu contre mon fumier ? Combien de temps pue-t-il ? Ouvre tes narines. Trois jours et tu ne pourras plus te passer de cette puanteur qui te les fait éclater le premier jour. Le fumier croît, la puanteur augmente. Pas pour toi : il est ta demeure. Le cinquième de tes travaux ?
Héraklès compte sur ses doigts, acquiesce.
As-tu entendu parler de Sisyphe ? Entends-tu chier mes vaches ?
Musique.
Et c'est sans fin. Il n'y aura pas de numéro six. La bouse est l'autre condition de la chair. Et sa forme ultime. Aucune issue hors de la commu­nauté qui chie si ce n'est dans la démocratie des morts. Deux fleuves. Choisis-en un. Un fleuve avale tout, viande ou fumier, pas de différence et hop à la mer. Un baquet, une pelle. Des cintres, un baquet, une pelle. Si tu veux, tu peux avoir deux pelles. A deux mains tu ne peux pas en manier plus d'une à la fois. Deux pelles ne sont pas plus qu'une, ni deux mille, devant tant de fumier. Et mes vaches chient vite, tu en­tends.
Musique.
Tu n'en viendras pas à bout, quoi que tu fasses : tu peux creuser avec le manche. Et ne va pas espérer que le bois repousse et se couvre de feuillage par saut périlleux arrière dans l'arbre en direction de la racine, que le fumier redevienne herbe par retour à travers la viande et ainsi de suite, simplement parce que ton père demeure un ciel au-dessus de nous. Ou bien prends tes mains si tu veux : dix fourchons. Comment as-tu égorgé le lion de mer en Crète ? Un saut depuis le rocher à travers sa gueule dans son ventre et retour à travers sa chair avec le cou­teau. Voici ton rocher, ton couteau étincelle et ton poisson pue.

Augias sort. Héraklès d'abord d'une main, l'autre tenant le nez, puis des deux mains, remplit le baquet de fumier et va le vider.

HÉRAKLÈS : Enviable Sisyphe, inodore roule sa pierre. Heureuse eau qui n'a pas de narines. Père créateur de toute chair, pourquoi ta chair chie-t-elle ?
Jette baquet et pelle, prend son arc.
Puanteur où es-tu ? Sors de l'informe, montre ta grimace. Le néant est-il ta demeure ? Je vais le larder de flèches. Et si tu es partout je t'attein­drai partout.
Tire furieusement de tous côtés, jette l'arc et prend sa massue.
Nous sommes ennemis, fumier. Va-t'en de ton plein gré dans le fleuve de ton choix. Le fleuve ou la massue.
Attend le résultat. Aucun résultat.
Tu as choisi.
Abat la massue dans le fumier, pousse un hurle­ment, aveuglé par le fumier. Rire d'Augias.
Je rirai le dernier.

Au bétail :           Sortez de vos écuries
Et lavez-moi votre bouse du visage.
Vous avez brouté l'herbe. Bouffez ce que Vous en avez fait. La terre vous porte
Par gratitude vous la conchiez. Bouffez, sinon Je serai votre écurie, mon estomac votre tombeau. Protestation de Thèbes.
Tu as de la veine, viande, Thèbes ne veut pas manger d'herbe.
Il reprend la pelle.
Et moi pas de fumier !
Il jette de nouveau la pelle.
Ecoutez-moi, Thébains ! Voyez ma faiblesse et relevez-moi de ce travail qui était trop pour moi. Voyez mes bras, pas assez vigoureux pour soule­ver ces outils.
Il montre qu'il ne peut pas soulever la pelle.
Voyez mes jambes qui me portent à peine moi-même.
Il tombe à la renverse. Applaudissements et rires de Thèbes. Voix : bravo. Quel numéro. Vive Héraklès. Da capo.
Qui est Héraklès ? Moi, corps sans nom, moi, tas de fumier sans visage ?
Applaudissements accrus. Voix : regardez son masque! Quelle classe! Héraklès se cache, à quatre pattes, sous la peau de lion, rugit.
Je l'ai bouffé votre Héraklès. Il s'est égaré dans le labyrinthe de mes intestins. De la palissade de mes dents est sortie son ultime parole. Je suis le lion de Némée. Dans mon ventre il y a place pour trois Thèbes.
Applaudissements accrus. Voix : il ne joue pas le lion, il est le lion. C'est à mourir de rire. Mon mari est mort de rire. Ça c'est du grand art : quel acteur! Ça, de l'art : j'ai quatre enfants. Arrêtez. Conti­nuez. Assassin. Ça suffit. Da capo. Arrêtez. Continuez. Ça suffit. Da capo.
Le tas de fumier c'est moi, la voix qui sort de la bouse est ma voix, sous le masque de bouse mon visage. Voyez ce que son cinquième ex­ploit a fait d'Héraklès, celui qui a accompli tous vos exploits. Si seulement je n'avais pas accompli le premier ! Je ne serais pas enlisé dans ce cinquième, puant, ma gloire ma prison, par chaque exploit engagé dans un autre, par chaque liberté attelé sous un nouveau joug, vainqueur vaincu par ses victoires, Héraklès forcé d'être Héraklès. L'hydre, vous l'avez docilement nour­rie de femmes, sourds à leurs ultimes cris dans l'attente de votre propre ultime cri, quand le lion dévorait les hommes. J'ai étranglé le lion, et je revins, davantage plaie que chair, dans sa peau sanglante, et vous vouliez garder vos fem­mes. J'ai décapité l'hydre, neuf jours durant,scellé ses cous par le feu, le reste aux chiens, et je revins à quatre pattes, hors d'haleine, dans votre Thèbes qui respirait, soulagée, et les petits désagréments étaient devenus immenses. Ils ne sont que cela, vous voulez à présent la viande sans le fumier. J'ai supprimé quatre formes de votre mort, vous voulez à présent vivre sans la dernière et demain le meurtre du Nouveau : l'immortalité. Je reprends mes exploits. Temps, immobilise-toi. Roule en arrière, temps. Re­tourne dans ta peau, lion de Némée. Hydre, replante tes têtes. Et ainsi de suite.
Applaudissements de Thèbes. Voix : Ecoutez cette pensée. Ça c'est de la dialectique. Héraklès le penseur. Héraklès jette du fumier dans la salle. Applaudissements frénétiques. Voix : Regardez comme il travaille. Héraklès le travailleur. Ren­trez chez vous. Ne le gênez pas dans son travail. Regardez bien, Thébains, ce qu'à présent je fais
D'Héraklès, celui qui a accompli tous vos exploits :
Je le jette dans le fumier, le fumier son tombeau
Qui, croissant, vous ensevelira vous et votre Thèbes.
Héraklès prend position pour sauter dans le fu­mier. Vomissement.

Que m'importe Thèbes, qui êtes-vous ? Je suis
Personne, fils de personne, qui n'a rien accompli

Zeus sur un nuage. Il se bouche le nez.

ZEUS : Accomplis ton travail, Héraklès, mon fils.
HÉRAKLÈS : Pourquoi moi, père ?
ZEUS :                                Ce salaire si tu l'accomplis.

Il fait un signe de la main. Hébé passe sur un autre nuage. Elle est nue et se bouche elle aussi le nez.
HÉRAKLÈS : Reste ! Quelles cuisses ! Quels seins parfaits !
Abandonne, fumier, Héraklès est ce qu'il était.
Fardeau qui me supporte, ai-je parlé de ta puanteur ?
Regarde mon poing qui châtie le vil diffamateur.
Se flanque un coup sur le nez.
Beauté du travail, arôme des immondices
Avant-goût des plus exquis délices !
Entrée d'un taureau jaloux.
Bienvenue dans le rut. Que veux-tu ? Ce n'est pas
Devant tes vaches que se dresse ma troisième jambe.
Mon ciel broute une autre pâture.
As-tu une corne de trop ?
Le taureau attaque.       
Tant pis. Tauromachie. Héraklès est vainqueur et attelle le taureau au baquet.
Tire !
Le taureau s'exécute et tombe dans le fleuve. Halte !
Héraklès, tirant le baquet, sort le taureau du fleuve.
Mérite ta mort, fais ton travail.
Tire, Héraklès !
Le taureau reste immobile.
Cinq touffes d'herbe ton salaire. Le taureau tire.
Et une vache ton ciel.
Le taureau tire plus vite.
Ça le stimule.
Tu me remplis le baquet aussi et tu le vides toi-même.
A travail entier, salaire entier.
Le taureau essaie de faire la pelleteuse, le fumier tombe sur Héraklès au lieu de tomber dans le baquet.
O miroir imparfait ! Ustensile incomplet !
Si tu ne peux être complet, cesse d'être.
Héraklès jette le taureau dans le fleuve. Le tau­reau entraîne le baquet.

AUGIAS : Mon taureau! Il sera retenu sur ton salaire.
HÉRAKLÈS : Fleuve, mon taureau!
Garde le taureau et recrache le baquet. Veux-tu nettoyer les écuries ? La mer, tu peux en faire ton deuil. Tes rives te boufferont. Mes vaches te conchieront. Tes rives te boufferont par le cul de mes vaches. Mes vaches te conchieront par la gueule de tes rives.

AUGIAS : As-tu dit mes vaches ?
HÉRAKLÈS :                                       Et ton fumier.
Jette la pelle. Protestations de Thèbes.
J'emmerde Thèbes.
Tiens-tiens et pouah-pouah de Thèbes. Hébé passe sur son nuage. Héraklès reprend la pelle.
Pour Thèbes.Fleuve, le ba­quet !
              Augias, un baquet.

AUGIAS :                            Mon taureau.
HÉRAKLÈS : Mon père sur ton nuage, fais qu'à ton fils
Ton fleuve sur le champ obéisse.
Silence.
Ton fils ou ton fleuve, qu'est-ce que tu préfères ?
Tu sais ce que je veux, dis-lui ce qu'il doit faire.
Silence.
Ton silence, père, je lui trouve un goût amer.
Zeus sur son nuage, une femme nue dans les bras, etc.
ZEUS : Accomplis ta tâche. D'abord la peine, ensuite le salaire.
Exit.
HÉRAKLÈS : Tu as dit tâche ? Avale aussi la pelle.
Jette la pelle dans le fleuve.
Sois ce que tu m'as dérobé, fleuve mon baquet
Fleuve ma pelle, fleuve mon taureau. Toi aussi
Fleuve de gauche. Deux fleuves nettoyent davantage qu'un seul.
Et si tu ne veux pas m'entendre, écoute mes poings
Je te dompte et change ton cours
Et toi et ton cours, vous entendrez leur langage
Vers le haut
Regarde ce que de ton eau je vais faire
Tu ne m'as pas aidé, eh bien vois, père
Comme je m'en tire et de quelle docilité ton fleuve,
Une fois sous mon joug, fera preuve.
Lutte avec le fleuve.
Fleuve, n'as-tu pas un corps qui en soit un ?
Fleuve, n'as-tu pas d'autre poids que mon propre poids ?
Qui es-tu, ennemi, identique au terrain de notre lutte
Qui m'assaille armé de moi-même ?
Pas de nuque que je n'aie mise sous le joug, mais
Ton fleuve n'a pas de nuque pour mon joug.
Une vache vient près du fleuve, boit et pisse. Boit.
Moi ton embouchure.
             Pisse.          
Ta source, moi. Accomplis ta tâche à présent et nettoie les écuries.
T'égares-tu dans le labyrinthe de mes intestins ?
Où est-il ton cours qui, furieux, neutralisait ma force
De sa force de mille taureaux
Tu m'accables à présent de ta faiblesse
Qui ne charrie pas la moindre poussière
Sourd à ma parole et sourd à ma force
Grain de sable dans la machine de mon corps.
Que reste-t-il ? Main ma pelle, main mon baquet
Et Héraklès est Héraklès mon taureau.
Travail manuel.
Plutôt transformer le monde que transporter sa bouse.
Construction de digues.
Vois ta montagne marcher avec mes jambes.
Vois ton fleuve se dresser devant ta montagne.
Tonnerre.
J'ai oublié de te demander l'autorisation ? Per­mets que je change ton monde, papa.
Augias, sors ton bétail de tes écuries
Me voici, Héraklès, fort de deux fleuves
Maître des eaux et ton valet d'écurie
Le fleuve est ma main et ma force
Subjugué par ma main
Subjugué par ma faiblesse.

AUGIAS : Mes écuries ! Mon bétail !
CRIS DE THÈBES :   Notre viande aux poissons !
HÉRAKLÈS ouvre le barrage :
Ote-toi de mon chemin, bouvier.
Me voici Je nettoye tes écuries, Héraklès le fleuve
Piloté par Héraklès le pilote des fleuves.
Tonnerre.
  Bien sûr, tu sais tonner. Mais moi je sais
   Piloter tes fleuves, regarde, sans brides où je veux.
   Hiver. Le fleuve s'immobilise gelé.
Hé, qu'est-ce que c'est que ça ?

AUGIAS : Héraklès le pilote des fleuves.
HÉRAKLÈS vers le haut : C'est toi qui as commencé.
Arrache le soleil du ciel, le tient à la main jusqu'à ce que la glace fonde. Main et écurie brûlent.
Où est-il ton hiver, Zeus ?
AUGIAS :                                    Mes écuries brûlent.
HÉRAKLÈS contemple sa main, noircie :
Elles brûlent ? Pas pour longtemps. Place,Augias.
Le fleuve nettoie les écuries.
AUGIAS :                                                         Sept boeufs !
Jubilation de Thèbes. Cris : Vive Héraklès. Bravo. Da capo. Héraklès siffle pour que montagne et
fleuves regagnent leurs places.
HÉRAKLÈS : La tâche est accomplie. Mon salaire à présent.
Tonnerre et foudre.
AUGIAS : Ton salaire, mes vaches vont s'en charger. Salut et à demain dans ton fumier.
HÉRAKLÈS : Tu as bien dit « mes vaches ».
AUGIAS :                                                  Et « ton fumier ».
HÉRAKLÈS : Mon fleuve, sans salaire, se charge de ton fumier.
Quant à tes écuries et ton bétail, ils sont à moi.Pour toi, c'est terminé.
Déchire Augias et jette les moitiés dans les fleuves, décroche le ciel, attrape Hébé Avant le mariage entrent deux Thébains.
THÉBAINS : Celui qui le lion de Némée étrangla et l'hydre décapita
Celui qui la biche attrapa et le sanglier qui ravageait les champs
Celui qui nettoya les écuries d'Augias, la marmite puante
Héraklès, fils d'Alcmène, conçu dans le lit d’Amphitryon –
Ricanement.
Pas par Amphitryon
Rentrent la tête dans les épaules. Silence. Pas par Amphitryon.
Hurlent.                                           Pas par Amphitryon.
Toi qui as accompli ces cinq grands exploits, prête-nous ton bras pour le sixième.
Héraklès enroule le ciel et l'empoche.

 

 

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