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LE FILS.
Il nous faut l'eau courante, sans l'eau courante, ça va plus nulle part. Tout le monde a l'eau courante. Il nous faut un nouveau toit, sans un nouveau toit ça va plus nulle part. Un nouveau toit, tout le monde en a un. Quand le vieux tombe en morceaux et quand ça pleut à travers. Il nous faut l'électricité fait pour les machines. Sans l'électricité fait pour les machines ça va plus nulle part aujourd'hui. L'électricité qu'il faut, il nous la faut. Parce qu'aujourd'hui tout le monde l'a. Il nous faut le chauffage, il nous faut le téléphone et il nous faut une auto aussi. Et reconvertir, passer du lait au bœuf d'embouche, au bœuf d'embouche. L'embouche! Alors, du temps, on en aura nous aussi pour vivre, tout comme les autres. Reconvertir, moderniser, transformer! Juste affourager et vider le fumier et c'est fait! Fini! Une fois par jour et c'est fini. Et fini le colza et la patate et l'avoine et le blé et le trèfle et la betterave. Je veux voir que du maïs, que du maïs je veux voir. Le maïs c'est notre chance. Partout du maïs. Du maïs pour les bêtes. Et fini! Vider le fumier, nettoyer au jet, rentrer le fourrage avec le tracteur. Et être tranquille. Puis j'aurais aussi une femme si c'était reconverti et si c'était modernisé, pour ça elle viendrait. Pour ça elle viendrait, elles viendraient même toutes. Si elle voit qu'il a tout reconverti dans l'étable, que tout est complètement reconverti et modernisé! Elle viendrait si elle voit qu'elle peut prendre l'électricité et l'eau comme elle veut, juste comme ça lui plaît. Et qu'elle a pas à aller à l'étable, la femme. Pas à travailler à l'étable, qu'elle se dit, et elle est contente. Et si elle trouve qu'il fait trop froid, elle a qu'à monter le chauffage et il fait chaud. Il crie. Une femme qui va encore à l'étable, j'en trouve pas, parce que des comme ça y en a plus. Elles veulent rester dehors et regarder comment je me sors de là tout seul, en deux fois deux heures par jour. Tous les deux mois, le boucher vient avec sa carriole, charge tout ce qui dépasse les cent cinquante kilos, et à dégager. Et il Y a tellement d'argent que c'est pas la peine de regarder à deux fois pour dépenser un sou, et même un mark. Et alors je me laverai chaque jour et je me pommaderai et je sentirai moi aussi comme tous les autres. Et la femme elle se dira : mon homme à moi il est pas debout dans la crasse jusqu'au cou tous les jours, il sent bon et il est propre. Parce qu'il a pas à se crever la paillasse toute la journée. Parce qu'il a du temps pour son corps et pour moi. Mon homme! Et pourquoi? Parce que c'est reconverti et modernisé comme chez tout un chacun aujourd'hui qui se respecte. Parce que mouiller le lait et traire les vaches, c'est fini. Parce que les cinq porcs qui puent et qui donnent rien, c'est fini, parce que ces poules de merde, c'est fini, et parce que les lapins du père, c'est fini, et parce que l'élevage des veaux à la diable, c'est fini aussi. Parce que tout ça, c'est fini! Sauf l'embouche. Il respire difficilement puis continue. Faut reconvertir, reconvertir au bœuf d'embouche. L'embouche ça rend le paysan gras et rupin. Bétail d'embouche et fourrage! Moi je dis bétail d'embouche et fourrage. Le travail toute la journée, se crever et suer, fini et terminé. Saigner, jurer, plus question. Plus question de tout ça et on est libres, parce que nous avons le temps. Du temps pour nous! Et la femme elle aime ça et l'être humain aussi. Tout. le monde aime ça, parce que c'est beau, parce que c'est très beau. Silence. Il respire difficilement et s'écroule.
LE PÈRE. Tant que je vivrai, pas de reconversion. Rien ne sera reconverti. On reconvertit rien du tout. Tout va rester comme c'est maintenant et comme ça a toujours été. L'argent du lait c'est du solide pour le paysan. Et s'il abandonne ça, il crève. Alors il crève.
LE FILS, suppliant. Il crève pas, il ne crève pas. Il vit, il vit.
LE PÈRE. Il crève, je dis, il crève. Et puis, tout m'appartient encore. Tout m'appartient encore. Tout est encore à moi, tout! Le lait et la forêt, les lapins et les veaux, tout, tout. Et ce que tu bouffes, ça vient de mon assiette, et ce que tu chies, ça part dans ma fosse à purin. Tout m'appartient encore. L'argent du lait et la télévision aussi. Tout.
LE FILS. Je chie sur ton argent de ton lait et sur ta télévision, je chie dessus. Je te chie sur tout. Vieille sangsue, va! Tu veux que je crève sous tes vaches, que je devienne bancroche et bossu sous tes vaches. Et que je perde mes cheveux sous tes putains de vaches. Tu veux que je me crève la vie sous tes vaches.
LE PÈRE. Mes vaches, mon étable, ma ferme, ma terre à moi, à moi, à moi. Tout est encore à moi. Ma télévision. A moi.
LE FILS. Je vous couperai le cou. A toi et à tes vaches, à ta ferme, à ta terre, à ton étable, je vous briserai la nuque.
LE PÈRE. Un jour, ce sera à toi aussi. Vaches, forêt, maison, champs, tout. Tout sera à toi un jour, mais pas tout de suite. Pas tout de suite! Je passe pas encore la main! Pas encore! Matois. Et si un jour je passe la main, ça se fera devant notaire. Pour que les vaches restent. Tout comme l'argent du lait. Et mes lapins aussi. Que tout reste comme c'est.
LE FILS. Rien restera comme c'est! Il restera rien parce que je m'en vais!
LE PÈRE. Tu t'en vas pas, tu t'en iras jamais, parce que je te laisse pas, jamais je te laisserai partir! A voix basse, près dufils. Tu m'appartiens. Toi aussi tu es à . moi. Tu es tout à moi, comme mes vaches, comme mon étable, comme ma ferme, comme ma télévision . .. LE FILS, criant. Je m'appartiens!
LE PÈRE, en riant. Tu t'appartiens que dalle. Tu appartiens à moi. Tout est à moi, tout, et la télévision aussi, tout.
LE FILS sort un couteau.
LE PÈRE rit.
LE FILS, debout avec le couteau à la main.
LE PÈRE, voyant cela, se plie de rire.
LE FILS rempoche le couteau.
LE PÈRE, riant. Tout est encore à moi. Tout. Toi et ton couteau aussi.
LE FILS, désespéré, s'écroule.
